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Charrues, vautours et santé publique

28 mars 2015 | Par Nicolas Lesaint

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Voilà que le printemps de Bordeaux se met en place, printemps des travaux, printemps des Primeurs, printemps du millésime à venir qui commence à exprimer sa tendance. Alors, entre préparations des échantillons, leurs envois aux quatre coins des centres de dégustations et reprise des activités mécanisées au vignoble, mon cœur balance. Hier je disais que les reins allaient chauffer, aujourd’hui c’est en effet le cas.

Répondant à l’appel du sol, on commence à chavirer à droite et à gauche des rangs tout en découvrant ce que mon histoire professionnelle m’a fait perdre. Je suis arrivé dans le métier à une période où le désherbage était devenu maître. Pas de question à se poser si ce n’est celle du calcul de la quantité de produit à mettre dans sa cuve en fonction de ta vitesse d’avancement, de ta largeur de travail et ton débit à l’hectare. Je m’en souviens encore comme une prise de conscience de l’intérêt des mathématiques en agriculture… Et puis forcément le chemin s’est fait petit à petit avec une envie d’abandonner tout cela au profit d’un travail mécanique.

L’avantage et à la fois l’inconvénient, de mon parcours professionnel est d’avoir toujours travaillé sur des propriétés de grandes tailles, 90 ha, 300 ha et aujourd’hui 70 ha plantés à 6 600 pieds par hectare.  Le basculement au mécanique a toujours été difficile à envisager de par son coût humain et technique sur de telles surfaces celles-ci n’étant pas exploitées par des Big-foot… Il a  toujours fallu considérer le problème selon l’angle de la rapidité d’action sans avoir besoin d’une intervention humaine derrière avec un passage pour tirer les cavaillons, long, coûteux, usant. Quand en plus vous êtes persuadé que votre enherbement entre les rangs doit obligatoirement être conservé et non détruit à chaque passage ne laissant qu’un désert botanique derrière vous, les choix techniques deviennent de plus en plus compliqués. Mais il ne faut pas croire que ce frein soit pour autant une excuse à ne pas basculer vers ce travail mécanique du cavaillon.

Reignac,  mon garçon, faut trouver des idées…

De 100% de désherbage du cavaillon en 2009 nous en sommes aujourd’hui à 30% pour 2015… Bon je ne dis pas que ça se fait tout seul, je ne dis pas non plus que ça ne demande pas un certain investissement mais à l’heure actuelle ceci est possible sans que derrière on sorte le tire cavaillon et l’huile de coude. Trois chauffeurs et quatre outils différents pour cela : Une paire de lames Braun en frontal d’un tracteur vigneron (au carbure pour pas en racheter toutes les semaines…), deux paires de brosses Naturagriff sur un enjambeur, une paire de disques buteurs, et aujourd’hui deux paires de Decalex (décavaillonneuses mécaniques).

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L’hydraulique c’est bien mais honnêtement tous les utilisateurs vous le diront ce sont des nids à misères et la notion de dépannage devient trop souvent un paramètre d’utilisation. Donc retour à du mécanique basique dont on sait qu’il ne nécessite pas un diplôme d’ingénieur hydraulicien pour que l’on puisse travailler. Et puis ça marche !! C’est beau à voir comme ça marche !! Ça rassure sur les objectifs qu’on s’est fixés, ça fait se lever le bord des lèvres surtout quand on perçoit un frissonnement d’intérêt de la part de ses tractoristes qui vibrant d’impatience se mettent à atteler les nouveaux outils sans vous pour les tester tout de suite dans les vignes en oubliant presque de prendre leur pause pour aller manger…

Je sens cette envie d’y arriver, j’apprécie plus que jamais les propositions de chacun et les idées révolutionnaires permettant d’arriver à nos fins.

Et puis parallèlement à tout ça, à ces efforts que l’on fait et que beaucoup d’autres font aussi, réapparaissent des vautours télévisuels volant à grands coups de caméras cachées et de phrases dénonciatrices enregistrées du bout d’un micro planqué sous des aisselles pour bien amplifier l’odeur nauséabonde des critiques mises en avant. Quels clichés ! Quelles découvertes ! Quelle hypocrisie de la profession ! Quel scandale de ne pas afficher les intrants utilisés dans nos vins surtout lorsque l’on connaît la nature de ceux-ci et ceux utilisés et consommés en toute connaissance de cause au quotidien dans les plats vendus en grande distribution.

Je rappellerai juste que “utilisables” ne veut pas dire utilisés. Qu’un conseil technique reste un conseil et qu’en aucun cas il est obligatoire de le suivre.

Mais j’oubliais, le patron est un méchant, il ne connaît rien à son job, “moi je savais bien que ça pouvait pas marcher”, “tous des pourris et des enfoirés” qui cherchent à truander le consommateur qui du coup n’ose plus rien boire tant que le gentil journaliste n’a pas tout bien validé pour lui. Et comme il ne valide rien sauf le cheval, nous allons être très bientôt en pénurie de vins consommables qui ne ruinent pas la santé.

Le pire dans tout cela, sous des airs de vouloir tout expliquer en six mois d’immersion complète dans la profession tel un Cousteau de la cuve de merlot, c’est qu’on fait naître un doute. Oui, mais peut-être pas forcément celui que l’on croit.

Pas celui qui voudrait qu’il existe une majorité d’enfoirés de viticulteurs qui bidouillent leur breuvage que eux-même n’osent pas boire de peur d’une intoxication instantanée, comme ce producteur d’oignons que l’on voyait dans un reportage envoyer ses légumes en GD et reconnaissait n’avoir jamais consommé l’un d’entre eux de peur de tomber malade, mon œil… Non ce serait plutôt qu’un doute m’habite sur la profession de journaliste et le sérieux de toutes ces soi-disant émissions d’investigations. Parce que ce métier de viticulteur je le connais. Ce métier j’en fais mon quotidien donc je sais ce que sont mes journées, mes techniques de travail et mon sérieux professionnel. Et comme je ne vis pas les yeux fermés, et bien je les ouvre et d’un magnifique mouvement rotatif de droite et de gauche bien je regarde aussi les autres, les voisins, les collègues, ceux que j’aime, ceux que j’aime moins, ceux dont les vins ne sont pas bons, ceux qui ont toujours de la maladie dans leurs vignes ou ceux au contraire dont les raisins sont magnifiques. J’entre-aperçois leur conscience et je sais ce que sont les choses par rapport à la manière dont elles sont présentées ici dans ce genre de reportages. Et là je peux affirmer qu’ils sont biaisés, orientés, à charges, déformés, défigurant l’image d’une viticulture qui n’est pas celle que nous vivons. A partir de là que penser des investigations que nous voyons dans les autres secteurs choisis, dans ceux que je ne connais pas et qu’on essaie de me faire juger par des images léchées volées en caméras cachées.

Alors la filière concernée réagit, elle se bouge, elle hurle au mensonge et au non-respect de la déontologie journalistique. Mais c’est trop tard, le mal est fait, la graine est semée et le doute se développe déchirant la toile des réseaux sociaux et rendant impossible les discussions constructives. Ne serait-ce pas alors plutôt le rôle de la profession journalistique de balayer devant sa porte et devant celle de ses confrères pour que lorsque l’info arrive elle soit saine et indiscutablement objective ? Mais je m’égare parce que cela toucherait à la sacro sainte liberté d’expression de la presse et au droit de savoir et de choisir du consommateur qu’on nous brandit à chaque fois.

Et puis il y a aussi désormais le code de la santé publique qui nous arrive avec la disparition du fameux message “l’abus d’alcool est dangereux pour la santé” qui symbolisait l’objectif de la loi Evin. Prévenir le consommateur que trop boire de vin pouvait lui faire bobo au foie et limiter ainsi l’alcoolisme. Ce message sera désormais fixé par arrêté du Ministère de la Santé ce qui remet en cause la nature même de ce message qui forcément sera amené à évoluer en fonction des orientations sanitaires qu’on voudra bien lui donner alors que la prévention aujourd’hui était claire : c’est l’abus qui est dangereux, pas autre chose… Qui sait si demain du coup le message ne sera pas “boire du vin tue” ou “consommer un verre de Bordeaux détruit vos neurones (Les derniers qu’ils vous restaient puisque vous arrivez à lire le message)”.

Tremblez braves viticulteurs bientôt il vous faudra apposer sur vos contre-étiquettes quelques jolies photos de foies nécrosés ou de voitures écrasées contre un pylône… Bientôt vont sortir des boîtes des fonctionnaires de l’Etat, des étiquettes noires et blanches du type paquets de cigarettes qui embelliront vos caves si tout cela passe bien le cap de l’Assemblée Nationale.

Pourquoi tout cela ? Pourquoi faut-il que le français soit bête au point de se tirer des balles dans le pied à tout bout de champ ?

Alors je préfère retourner à mes socs, j’oublie toute cette hydraulique médiatique pour me consacrer à du mécanique, vous savez des pointes, des guides, des tâteurs, des ressorts, des allers-retours, des choses simples, concrètes, réelles qu’on ne peut pas contrefaire.

Si la terre est prise au bon moment tu avances. Si elle est trop dure ou si ton outil est mal réglé tu t’arrêtes. Et si tu as un problème alors tu relèves la tête, tu te penches au-dessus de la haie et tu demandes conseil à celui, comme toi, qui essaie de s’améliorer et qui ne demande qu’une chose : qu’on lui lâche la grappe et qu’on arrête d’essayer de le ridiculiser parce qu’à un moment donné dans son histoire on a été frustré de voir quelqu’un réussir à aller là où il voulait aller.

Nicolas.

Commentaires(4)

  1. Nicolas de Rouyn


    Magnifique, Nicolas. Le bravo.


  2. Du vécu…
    Avec une franchise d’exception !
    Merci.


  3. Superbe, il n’y a que le vécu qui peut permettre une écriture qui a suffisamment de recul. Je suis bien d’accord, les journalistes pour certain en sont réduits à faire du buzz. Et malheureusement toutes les professions victimes ne parlent pas aussi bien que toi. Merci.


  4. Vraiment belle écriture. On voudrait nous faire passer pour des dangereux mais c est notre métier, notre filière, qui est en danger!

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