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Décavaillonner selon Monsieur Dusse

8 avril 2015 | Par Nicolas Lesaint

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Ce matin en suivant Philippe qui décavaillonnait, une douce musique flottait autour de moi. Un chant mélodieux que l’on me rabâche longuement, invariablement, inéluctablement lorsque, sûr de moi, j’explique à d’autres viticulteurs que je suis en train de convertir la propriété au travail mécanique des sols. Un peu comme un chant de sirènes qui voudrait me voir m’emplafonner la falaise qui se profile à l’horizon…

” Travailler tes sols, c’est cool, c’est bon pour ta vigne et puis c’est dans l’air du temps mais tu n’y arriveras pas sur tes Argiles, tu en as trop pour l’effectif qui t’accompagne. Et puis les Argiles, c’est comme des femmes grincheuses et lunatiques, parfois c’est amoureux comme c’est pas permis, ça te colle, ça te retient pour t’empêcher de t’éloigner et t’épuise rapidement et puis en un claquement de doigt te voilà face à quelque chose d’aussi dur que la roche sur laquelle tu rebondis, secoué dans tous les sens, sans avoir la moindre prise dessus. Alors là mon p’tit gars, tu rentreras la tête dans les épaules, tu feras le dos rond, tu pourras même faire la sourde oreille comme tu sais si bien le faire parfois, mais tu ne pourras qu’attendre. Oui, tu attendras la petite pluie qui ira bien et qui redonnera du baume au cœur à la belle et qui réussira à l’attendrir de nouveau pour pouvoir la travailler au corps comme tu le veux. Mais faudra faire vite et bien l’observer parce que si tu rates l’ouverture même sur un malentendu tu devras de nouveau être patient et attendre pour conclure… En regardant pousser l’herbe…”.

Bon je dois bien reconnaître que fier comme pas deux, depuis quelques jours on laboure, on retourne, on dégage des ceps qui commençaient à fleurir du pied et à réclamer un réchauffement de leur base. Et je dois dire qu’en plus ça se passait bien et même dans les Argiles messieurs les rabat-joies.

Et puis voilà que depuis deux jours les températures montent et qu’un petit vent s’est levé…

C’est agréable, ça sent bon le printemps avec même un petit côté estival vers deux heures de l’après-midi. Oui mais voilà, du coup, ma compagne l’Argile elle aussi elle se réchauffe, elle sèche et elle durcit…

Et moi d’entendre Monsieur Dusse me rappeler que sur un malentendu on peut conclure, j’insiste, forcément… Mais là le malentendu il serait plutôt contre moi voyez-vous et quand ça veut pas, ça veut pas. En deux jours tout s’est blindé et je n’envisage désormais plus l’activité en un passage unique mais plutôt en un joli combiné de techniques novatrices… Alors on continue encore un peu parce que les Argiles on les a bientôt finies mais je reste persuadé que vue la météo annoncée, une retraite stratégique sur les Graves va s’imposer d’ici peu…

Tais-toi la sirène, je te dis que j’y arriverai, tu verras, mais va falloir la jouer fine parce que désormais on le sait il n’y a aucune autre destination possible dans nos vignes le travail mécanique nous est obligatoire alors autant s’y convertir progressivement si on veut pas qu’un matin, à l’orée d’un nouveau millésime tout le monde apprenne que voilà, c’est fini, maintenant c’est règlementairement obligatoire.

On le sait, désherber c’est caca, bon mais maintenant on sait aussi que la profession est en pleine évolution et que d’ici quelques années toutes les solutions techniques de ce type auront disparues. Ça ne sera pas demain, contrairement à ce que beaucoup essayent de nous faire croire, mais ce sera peut-être pour après-demain. Le temps passe et plus dure sera la chute pour ceux qui ne se seront pas préparés à cette bascule.

La grande info du moment, le fait est que je l’ai vu passée un premier avril, était que à la fin de cette année le round-up disparaissait… Tout ça mélangé avec un reclassement de celui-ci dans la catégorie des produits potentiellement cancérigènes, faisait de lui l’ennemi prochainement abattu le 31 décembre de l’an de grâce 2015.

Oui mais non.

Je ne dis pas que son destin ne doit pas être de disparaître lorsque l’on sait qu’on le retrouve partout. Je ne dis pas non plus qu’il n’est pas dangereux pour l’environnement ou pour les individus, à part peut-être pour les crétins qui osent encore prétendre que l’on peut en boire un verre sans risquer de se tordre dans tous les sens. Non, je dis juste que comme de nombreux produits celui-ci se trouve dans une logique de réévaluation régulière qui aboutira forcément vers une nouvelle AMM (autorisation de mise en marché) et que tous les ans de nombreuses matières actives phytosanitaires ou pas sont ainsi concernées. Simplement son utilisation va changer. A mon avis sa quantité annuelle utilisable par hectare va certainement être réduite et ce sera un bien, mais il sera là encore quelque temps même si des pétitions circulent pour l’interdire instantanément.

Le tout est de savoir ce que l’on veut.

Cherche-t-on à accompagner le maximum de viticulteurs à trouver des solutions pour modifier leurs pratiques culturales et tendre vers une production plus propre pour tout le monde ou cherche-ton plutôt à faire capoter tout ceux à qui on a permis à un moment de développer leurs exploitations en utilisant ce genre de produits dont à l’époque la dangerosité n’était pas forcément connue ou du moins pas à ce point ?

Stopper instantanément l’utilisation de ce genre de produits alors qu’il n’existe plus de réelles alternatives chimiques c’est condamner un nombre très important de viticulteurs à déposer le bilan. Au contraire leur envoyer un message fort comme celui qui vient d’être fait avec cette nouvelle classification, l’accompagner d’une réduction obligatoire des applications par an à une seule par hectare puis à zéro dans quelque temps par exemple pousserait forcément la majorité de ces responsables d’exploitations à trouver d’autres solutions comme le travail mécanisé des sols. Et là je suis convaincu que si notre état ne va pas assez vite ce sont les AOC qui devraient imprimer ce mouvement et ce serait à mon avis de leur devoir de prévoir et d’imposer cette transition. C’est ce que certaines ont su faire avec les densités de plantations obligatoires et les restructurations des vignobles alors pourquoi pas pour l’arrêt du désherbage ?

Intégrer progressivement dans un plan d’amortissement des investissements onéreux comme le sont l’achat d’outils interceps permettant de traiter la même surface que celle que l’on faisait en chimique me paraît plus viable qu’un arrêt brutal de ces désherbages chimiques. D’autant plus que pour les faire fonctionner ces beaux interceps il faut des hommes et des femmes compétents et ça c’est peut-être ce qui prend le plus de temps. Tout le monde décemment connecté, neuronalement parlant, voudrait stopper tout cela sur l’instant. Mais est-ce la bonne solution ? Nous sommes personnellement passés de 100 % à 30% de parcelles gérées en désherbage sous le rang en trois années, les choses ne ce sont pas fait simplement et on est encore loin de tout maîtriser surtout lorsque je vois en deux jours ce qui s’est passé sur nos sols argileux. Qu’aurions-nous pu faire si on nous avait dit en 2011 que dès janvier le désherbage devenait interdit du jour au lendemain ? Aurions-nous eu la même motivation pour y arriver et les mêmes moyens ?

Alors ce soir, dans l’atelier, en redressant une pièce de notre décavaillonneuse toute neuve, je me dis que j’ai encore pas mal de chemin à parcourir pour réussir à arriver là où je veux aller. Je pense à toutes ces structures que je connais qui cultivent plus de cinquante hectares de vignes et qui de toute évidence n’ont toujours pas commencé à changer leur mode de travail et je me dis que pour eux le challenge va devenir de plus en plus difficile à relever. Alors faut-il les condamner brutalement où au contraire les aider à y arriver ?

Tout dépend de quel côté on se trouve et il faut bien avouer que la formule qui voudrait que ceux qui y sont déjà valent mieux que ceux qui veulent y arriver me laisse toujours sans voix face à tant de manque de vision pour l’ensemble de la profession. Pour ma part j’y travaille, j’avance et je partage, je fais ma part et si une fois de plus le message expliquant que tout n’est pas si simple peut circuler ce sera déjà bien beau.

Quant à ceux qui ne ce sont pas encore réveillés, bougez-vous, vos heures sont comptées, vous ne pourrez plus dire qu’on ne vous avez pas prévenus. Regardez juste comment votre métier a évolué depuis dix ans cela vous aidera à imaginer les années qui vous attendent…

Nicolas.

Commentaires(1)


  1. Bonjour Nicolas,
    Merci pour le partage de ton expérience, c’est un moteur pour l’évolution de notre profession.
    Voici un lien très intéressant vis à vis de la vision que tu as pour l’avenir de notre métier : http://www.domainedevens.com/DVH/
    Sans vouloir faire de pub, ce site est riche d’enseignements, certes avec un peu de temps devant soi.

    Pascal

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