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On ne s’y fera jamais…

18 avril 2015 | Par Nicolas Lesaint

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Rentrant de sa journée passée à arpenter quelques sillons de labour, quelques parcelles débourrant et ayant côtoyé un nombre surprenant de dépannages intempestifs prouvant une fois de plus la valeur hautement incontestable du système D, l’ami se pose. Le printemps est chaud, très chaud cette année et la pousse est belle. Un plaisir simple, celui de voir réapparaitre du vert sur les branches lorsqu’il regarde ses rangs par le travers. Un surlignage audacieux qui montre la puissance d’une force racinaire qui gonfle les bourgeons et les fait éclater dans un feu d’artifice végétal qui réchauffe le cœur.

Comme d’habitude ça va vite, trop vite par rapport à ce qu’il reste à faire au vignoble. Alors l’ami court depuis deux semaines, slalomant entre les fins de pliage et le travail des sols. Il a entamé ce marathon agricole qui l’amènera cet été à peut-être prendre une courte pause avant le sprint final des vendanges. Il sourit, il est bien, et en lui-même il calcule, il réfléchit, projetant son esprit vers un avenir technique qui lui dicte les possibles et les pas raisonnables. Il établit son programme des jours à venir, il peint son emploi du temps en collant au plus près de ce qui est prioritaire.

Si le soleil continue à chauffer la pousse va se poursuivre, ce qui serait bien parce que le débourrement est uniforme mais si ça continue comme ça ses saisonniers devront arriver plus tôt et là, il faut encore qu’il les trouve… Et puis cette sécheresse toute relative suffit à ralentir les racottages et rend impossible les décavaillonnages et puis cette herbe qui pousse, pousse ? Il vaudrait mieux qu’il pleuve alors… Oui mais s’il pleut trop il va devoir arrêter ses piquetages pour les plantations de cette année et il ne pourra pas lancer ses épandages d’engrais, alors il lui faut du beau… Ou pas, ou plutôt un mixte incroyable permettant tout ça, une alternance judicieuse qui malheureusement le rend insatisfait puisque jamais tout à fait comblé…

 Perdu dans ses pensées, il n’a pas vu, il n’a pas senti. Parti à voguer entre des pannes réelles, des réparations et des fournitures de pièces imaginaires, luttant contre une logistique technique et humaine dominant le “si” comme le ferait un magicien faisant rentrer la Tour Eiffel dans une boite d’allumettes, il s’est un peu trop éloigné pour capter le changement. Ce petit vent, ce léger alourdissement de l’air qui a su provoquer le collement de sa chemise sur le dos…

Alors il lève le nez. Alors il se tourne vers l’Ouest et subitement en un clin d’œil tous les possibles sont écrasés, balayés loin de lui pour n’en saisir plus qu’un. Et si c’était un orage… Et si c’était vraiment la première grosse dépression qui arrivait… Et si cette chaleur et ce réchauffement des sols si brutal pouvait être à l’origine d’un contraste surpuissant générant pluie, vent, orage et grêle, comme il y a un an, comme il y a deux ans, comme il y a trois ans, et que tout près de là d’autres ont tout perdu. Alors il redescend sur terre Il atterrit et reprend le contrôle de son espace en se ruant sur les prévisions météo qu’il peut trouver. Il surfe, il vole, il tapote, il décortique des cartes, il lit des prévisions et ses neurones compilent et synthétisent les possibles, et si, et si, et si… Alerte orange, rouge, risques estimés, taille des grêlons probables, heure du passage… C’est pour cette nuit, entre minuit et deux heures du matin… La nuit, putain, c’est encore la nuit que ça va passer…

Alors il rentre, il parle, il ne parle plus que de ça attendant une météo nationale qui lui annonce déjà que oui, le pays Basque a été touché avant lui. Les rues sont blanches de grêlons, les passants sont balayés par le vent, les arbres ne sont déjà plus verts et sont repartis en hiver… L’angoisse monte, il regarde dehors, ça y est il pleut. Pas violemment, mais ça s’installe, ça bloque le ciel et le paysage devient gris achevant de faire de nouveau chuter les températures. Puis la nuit tombe, il compare de nouveau les différents sites, ça se confirme, pas de doute il est dans l’axe, dans l’alignement parfait pour participer au spectacle… Alors la tension monte, grimpe jusqu’à ne plus pouvoir penser à autre chose et il tombe sur son clavier qui n’attendait que ça. Yann Tiersen dans les oreilles il crache tout cela comme si cela pouvait l’aider à faire accélérer le temps et permettre à ceux qui ne savent pas de comprendre ce qui se joue dans les campagnes en de tels moments. Comme si d’expliquer cela lui permettait aussi un peu de conjurer le sort et de passer à coté de la lame de rasoir. Être stoppé dès le démarrage, être foudroyé alors qu’on a encore rien fait juste au moment du débarquement comme quand la porte du bateau s’écrase dans l’eau et que la première salve arrive clouant tout sur place…

Il fait durer la soirée, regarde son pluviomètre, voit le cumul grandir, sourit un peu en se disant que si ça passe finalement ce sera peut-être du pain béni parce qu’il pourra de nouveau passer ses déca puis instantanément il s’en veut pour cette pensée voulant de l’eau mais une eau pouvant amener avec elle d’autres soucis plus coriaces qu’une soudure qui lache. Puis finalement il se couche, tourne vire et refait quinze fois son lit. Les yeux grands ouverts, les oreilles aux aguets il capte son environnement, il interprète le tac tac tac sur les tuiles et les bruits de gouttières imprimant le rythme de la pluie. Là ça se calme, là ça reprend et s’accélère. Subitement un doute, une peur, une angoisse, une brulûre du ventre qui le fait décoller du matelas pour retomber sur ses deux pieds nus qui déjà dérapent sur le tapis. Puis grâce à quelques enjambées il atterrit contre la fenêtre, arrache la poignée, pousse les volets qui claquent contre la façade et contemple le drame, il grêle… Il grêle, il grêle, il grêle, il bascule, il perd pied, il tombe, il pleure, il pleure il hurle, il n’est plus là, il est dehors, il est trempé, il est dans ses vignes, dans ses rangs, dans son monde, dans son temps, il n’est plus là, il est à terre.

Alors tremblant, grelottant, sa femme arrive, le prend dans ses bras, le bascule contre son cœur, le ceinture pour le tenir droit et pendant que la pluie redouble le ramène chez les vivants. Elle ferme la porte, lui parle, tente de le convaincre, ce n’est plus que de l’eau, les grêlons n’étaient pas si gros, on verra demain, ça ne sert à rien d’aller par les chemins, reste là, reste là mon cœur, je suis là je t’aime, on est deux on est vivants et on sait bien tout ça. La roulette, la peur, l’angoisse sont nos voisins, ils nous accompagnent chaque année, chaque printemps, chaque été, chaque automne.

Mais on ne s’y fera jamais.

Nicolas.

Commentaires(3)


  1. C’est exactement ça … la révolte, la prière et finalement la soumission. On ne s’ y fait toujours pas.


  2. Mon ressenti, ainsi que je suppose celui de tous les collègues soumis aux caprices des éléments est décrit avec beaucoup de talent !


  3. Merci de tous ces compliments

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