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Chats noirs parmi d’autres chats noirs…

24 mai 2015 | Par Nicolas Lesaint

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Capitale brûlante, hurlante de lumière, virgulant un sillage sur le bord du coteau, la cité s’étend, alourdie par la torpeur de la nuit, elle sommeille encore au milieu des nuages qui la traversent rue après rue…

Issus de ceux qui se lèvent tôt, bien avant que le soleil illumine les rues, ils appuient les premiers sur l’interrupteur, ils font partie des aliénés du job un peu forçats, un peu poètes parmi des mains qui bougent et façonnent toute la journée. Alors les bons petits soldats attrapent leurs costumes, s’y introduisent et balancent leurs corps vers l’extérieur affrontant la dernière constellation en place.

Appartenant à ce chaos urbain il s’extrait, il glisse dans le sillage des autres qui déjà verrouillent leurs portes, masse longiligne s’étirant vers un ailleurs blanchâtre qui s’illuminera tout à l’heure, plus tard, lorsque le ciel leur sera accessible. Frappant le bitume du pied, roulant sur les chemins et dispersant leurs mains dans les méandres d’un destin cartographié chaque matin, ils sont de ceux qui font les choses. Fauves parmi les fauves ils avancent en se maîtrisant le plus possible pour éviter de choquer. Activant leur vie, ils se lancent dans la campagne et voguant directement vers des coteaux et des prairies verdoyantes ils encaissent les secousses du chemin pour que leurs corps acceptent aujourd’hui la dose de dureté, de douleur et de jouissance physique. Ils cherchent et retrouvent les autres et regroupant leurs livres de vies définissent leurs devoirs sans desserrer les mâchoires.

Gagnant la ligne de départ d’une oreille distraite, promis juré, ils vont faire leur part, ils vont courir, ils vont bondir et attraper, tirer ce que devant eux on leur mettra. Ils disposent d’un corps, de bras de jambes et vont se noyer dans un mouvement végétalement étudié qui entourant ce ballet pointera vers le ciel une chorégraphie étudiée corrompue et volage pour ceux qui n’y resteront pas.

Pour ceux qui se prendront au jeu, la tête haute, ils feront cela avec la fierté du taf bien fait et de l’argent gagné à la sueur de leur front. Essuyés, frottés et fronts plissés ils seront là sans être dominants ou dominés et seront plusieurs et un à la fois avançant en pointe comme ce vol de printemps, un leadeur, un seul, qui dirige, amène, aiguille, pousse cette masse de bras tirant balançant et mettant en place. Frappant, frottant cassant du doigt les nouvelles pousses. La pluie arrive mais ils la repoussent de façon obsessionnelle sans discuter. Tu avanceras, tu continueras, la tête haute mais le dos courbé avec la douleur qui cisaille quand tu te relèveras. Alors tu iras droit devant, plié en deux, en pensant déjà au bout du rang que tu aborderas pomme gauche sur les reins pour accompagner ce redressement anguleux qui transformera ta face en une grimace animale.

Il regardera son corps, ses mains, ses ongles, ses griffes déformées, cassées, déchirées par endroit, boursoufflées d’ampoules perlant du sang, tremblantes malgré elles, et qui continueront la nuit à travailler dans le souvenir des vagues vertes traversées la veille. Puis le soleil, puis le vent l’accompagnera dans cette danse sans fin dans ce vertige de l’effort, le culte d’un corps poussé dans ce qu’il doit apprendre, la peur au ventre qu’il lâche et abandonne une cervelle obnubilée par son utilisation.

Chats noirs parmi d’autres chats noirs ils repartiront ils rentreront se cacher, panser leurs plaies inonder leurs rues pour retrouver l’existence secrète du chez soi. Alors ils se souviendront du blizzard, ils verront la buée dans leur voiture, ils sentiront l’odeur du travail, la suavité de cette transpiration qui marquera leurs pas.

Ça y est c’est fini, ça y est ils rentrent, il repartent dans leur cité. Entendez-les, entendez-les, l’univers les voit passer ils font la campagne et sculptent le paysage, ils entretiennent et font de leur mieux pour que le beau soit là au détour de votre balade dominicale. Ils ne lâchent rien, pour eux, pour vous, pour nous, ils serrent les dents et façonnent nos campagnes, travailleurs du matin, du soir, de la nuit, ils sillonnent et arpentent la terre la creusant de leurs voyages quotidiens tôt, très tôt, bien avant que les lumières soient allumées, la nuit, le jour, le samedi, le dimanche, jours fériés ou pas ils sont là, rythmés par autre chose qu’un faisceau télévisuel hypnotisant les foules.

Vous les trouverez toujours, vous les verrez, vous nous verrez, nous sommes là, nous sommes ici, nous sommes là-bas, nous sommes les ombres de nos vignes nous sommes les fils de nos rangs remontant, transpirant, abrutissant nos corps et nos cervelles pour que sous ces hallebardes que vous admirez au travers de vos fenêtres existe quand même de la fierté à être dehors face aux éléments et fusionnés avec eux. Se dire que oui nous ne sommes qu’un, alliés dans un seul objectif, créer de l’éphémère avec du beau, embouteiller du solaire et participer aux tableaux des peintres qui plus tard, plus tard, installeront leurs chevalets pour immortaliser les coteaux qui nous entourent et que nous avons dessinés.

Nicolas.

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