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Franck y es-tu ? Franck m’entends-tu ?

11 mai 2015 | Par Nicolas Lesaint

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Il y a des années où tout glisse comme sur des roulettes et où tout vous semble aller dans le bon sens, ça pousse bien, il n’y a pas trop de pannes techniques, les hommes sont en forme, vous avancez sereinement. Alors vous vous en rajoutez une petite couche, un handicap supplémentaire digne d’un jeune boxer voulant monter de catégorie, un peu plus de surface sans désherbage, un travail plus soigné des plantiers, etc… Et la saison s’enclenche… Ça monte en gamme et toi tu suis derrière tout ça, bon an mal an, mais tu y arrives et à la fin du parcours tu te retournes sur l’année. Tu te dis que ben finalement si t’avais su que c’était aussi facile que ça de faire de la vigne, t’en aurais fait un peu plus tôt ton métier…

Mais ça en fait, ce serait plutôt l’impression en bouche que te laisseraient des 2010 ou des 2009, des années où tu peux tout faire tout tenter, ça marche, Dame Nature est avec toi. L’effet pervers de millésimes comme ceux-là c’est que tu as tendance à baisser ta garde et à te lancer dans des défis dont tu n’as peut-être pas la capacité à les surmonter jusqu’à ce que des 2007 où des 2013 te rappellent toute la modestie que tu ferais mieux d’avoir lorsque tu parles de viticulture et de lutte phytosanitaire.

Au jour d’aujourd’hui, nous en sommes à notre deuxième traitement qui s’achève maintenant pour la seconde moitié de la propriété. L”autre ayant été couverte jeudi dernier. Lorsque j’ai débuté ma lutte cette année, il y a donc quinze jours, je revois encore certains collègues me regarder béatement en m’expliquant que je démarrais trop tôt, beaucoup trop tôt, les modèles disant que les spores de Mildiou et d’Oïdium n’étaient pas encore matures malgré la pousse de la vigne et les conditions météo. Pourtant garçon, il faudrait raisonner autrement. Pourtant collègue il ne faudrait pas oublier les autres pirates qui nous observent, et puis surtout savoir regarder et se rappeler de ce qui s’est passé l’an dernier.

N’as-tu pas croisé notre ami Franck ? N’as-tu pas eu très très peur au stade fermeture de grappe en 2014 ? Toi, oui toi qui ne connaissais pas encore cet “ami”… Moi Franck je le connais bien. Franck n’est pas un ami, il est fourbe et vicieux, il t’observe, te fait baisser la garde et lorsque tu es bien occupé à régler ta déca ou ton rota, il s’infiltre insidieusement dans tes vignes. Alors tu le vois apparaître sous forme de petites tâches marron qui bientôt se couvrent de pycnides. Mais tu le laisses tranquille parce que tu te dis qu’il faut avoir un certain niveau de tolérance vis-à-vis des ravageurs, c’est glamour, et puis Franck il ne t’a jamais mangé alors soyons tolérant, soyons écolo et tout le reste se fera tout seul. Sauf que Franck travaille en collectivité… Franck n’est pas un franc tireur isolé qui à l’aide de son arme de point va te viser le bas des chevilles pour te picoter lorsque tu passeras à ses côtés. Non c’est un rouleau compresseur, un effet de masse qui sait utiliser le terrain et agir par embuscades. Le vignoble ‘est son arme, il s’y cache toute l’année, il s’y incruste et pénètre tes vignes pour s’y installer longuement lorsqu’il a trouvé la faille et alors, pour l’y débusquer cela devient un peu l’Afghanistan…

La zone de Vayres est connue pour cela, Saint Loubès, Montussan, Saint-Sulpice-et-Cameyrac et j’en passe gardent la marque de foyers très vigoureux de Black-rot car c’est bien de cela que l’on parle aujourd’hui. Alors tous les ans, on fait plus que le prendre en compte ne laissant aucune possibilité d’intrusion intempestive. Mais malgré cela il passe, il rentre, il se signale et te mitraille la tronche régulièrement.

Alors en 2014 lorsque la Gironde a connu sa plus belle attaque de Black depuis longtemps, pour nous finalement le millésime n’avait pas vraiment été une surprise de ce point de vue là puisque l’on sait qu’il va s’exprimer tous les ans et que ce n’est qu’à la véraison bien engagée que l’on pourra savoir si l’on a été bon… ou pas…

Cette année, ceux sensibilisés à cette maladie avaient vu que la pression était forte et prenant en compte la notion de maladie à foyer, on pouvait penser que tout cela réuni ferait que Franck s’exprimerait encore plus fortement qu’en 2014… Ça n’a pas raté…

Ce matin de retour de week-end les gars sont tous partis traiter, tondre ou travailler les sols et lorsque mon téléphone a sonné pour m’annoncer la première crevaison de la semaine, finalement j’ai presque trouvé ça normal, classique, habituel. Mais en revanche ce qui le fut beaucoup moins une fois le nez penché dans les vignes en attendant le dépanneur, c’est le nombre de spots bruns que j’ai pu compter sur les feuilles…

Alors passant d’une pièce à l’autre comparant les expressions des symptômes en fonction des choix stratégiques de luttes phyto que j’avais pu faire, le doute n’était plus possible, un débarquement était en route… Alors tu téléphones, tu appelles, tu cherches à comprendre et sans avoir rien dit ton conseiller te reçoit avec un “Salut Nico, tu m’appelles pour le Black ?” Et là, tu comprends que tu dois pas être le seul à voir le bout du nez de ce mercenaire.

Tu discutes, tu analyses, tu comprends que de toute façon le gazier allait t’attaquer, tu percutes que finalement t’es pas si mal loti que ça parce que tu as commencé à lutter tôt contre lui avec des armes qu’il n’aime pas. Alors tu vas continuer, ça va le freiner, ça va même peut-être le mater mais tu sais que tu es dans le bon timing parce qu’une fois de plus tu as su anticiper et ne pas perdre de vue qu’un millésime dépend aussi de ses petits frères qui sont nés avant lui. Et moi de repenser à cette discussion que j’ai pu voir entre amateurs éclairés et un viticulteur passionné ce week-end se ventant de ne pas avoir traité ses vignes depuis quatre ans ou encore de crier haut et fort qu’il ne sert à rien de démarrer sa lutte tant que les premiers symptômes ne sont pas apparus. Vas-y garçon, vas-y, continue à raisonner ainsi, pars même dans tes vignes enlever les feuilles atteintes en espérant éradiquer la maladie. Cours vite, oui c’est ça, cours vite…

2015 sera un bon test, un très bon test même pour cette maladie dont je crie haut et fort la puissance et l’importance depuis quelques années. Qu’est ce qui marche et surtout qu’est ce qui marche prétendument lorsque la pression est forte ? Parce que cette maladie à foyer est désormais installée et elle le sera encore pendant quelques années même si les conditions météo ne lui sont pas si favorables que cela. Rien à voir avec le Mildiou ou même l’Oïdium (qui lui aussi aime s’embusquer d’année en année).

J’ose espérer que dans les quelques jours à venir tous les viticulteurs de Gironde auront pris conscience de ce qui se joue dans leurs vignes en ce moment, c’est maintenant qu’il faut agir, le créneau météo en plus est là.

Il faut agir mais agir bien…

Les conséquences pour la récolte 2015 ne seront visibles qu’à la fermeture des grappes et là, là, il sera trop tard pour espérer endiguer quoi que ce soit, le mal sera fait la vigne n’aura plus qu’à attendre une véraison rapide pour stopper le mal. Nous sommes aujourd’hui à l’un des premiers tournant du millésime 2015 en Gironde, qu’on se le dise, Franck le Black est là et il vous regarde…

Nicolas

Commentaires(3)


  1. Courage, ça va le faire, mais il va falloir se battre, jusqu’à la vendange. Le black n’aimait pas le manèbe. Il est parti quand le M22 est arrivé, mais ce manèbe a disparu, trop violant, allèrgène par excellence…. Le Zinc peut être un bon produit pour le calmer, ce black. Mais, je reste convaincu que le meilleur des traitements, c’est de lui couper les pattes en supprimant sa première génération de feuilles malades, ne par le laisser devenir exponentiel. On ne peut l’éradiquer en enlevant les feuilles, mais on peut diminuer le nombre de pictines qui ne demande qu’à se reproduire pour une deuxième génération dans 1 petit mois.

    • Nicolas Lesaint


      Peut-être mais comment ? En sortant une effeuilleuse à cette époque ? Malheureusement nous parlons là de propriétés viticoles, pas de jardins, éliminer ces feuilles est tout simplement impossible et puis le foyer primaire de tout ceci est les résidus de vrilles et autres débris de l’année précédentes, il est utopique de penser pouvoir faire disparaître ces sources de contaminations. Mais oui le Zinc est avancés pour les Bio puis le Manganèze, je suis certains que beaucoup de dossiers sur cette maladie vont s’étoffer cette année ou disparaître, à nous d’en tirer le meilleur une fois de plus.


  2. Je fais le même constat que vous sur une parcelle que je cultive dans les Graves. N’ayant qu’un seul hectare, je me lance dans l’effeuillage, et je vais renforcer les traitements cuivre souffre. J’espère surtout que la météo sera avec nous. Si nous avons un mois de juillet comme l’an dernier… C’est fichu !

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