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Polak blues

4 mai 2015 | Par Nicolas Lesaint

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Dans le Jumper blanc un peu rouillé sur ses ailes, pas un bruit, pas un geste, seulement le crissement des essieux à chaque chaos accompagné des gestes lents du chauffeur qui enchaîne les vitesses.

Il fait nuit, six heures du matin, comme hier, avant hier et toute la semaine dernière. Ils sont cinq, assis sur les sièges défoncés, somnolant ou même dormant à poings fermés tentant de grignoter quelques minutes d’un sommeil qui leur échappe. Pourtant la saison débute, pourtant il va bien falloir le tenir ce marathon physique qui fera passer dans leurs bras les marquants à distribuer, les piquets à enfoncer et la fourche ou la cuillère à soulever, à basculer avec le fameux geste du talon plus de 1200 fois répété dans la journée.

Alors déjà les douleurs de la veille commencent à s’installer. Jacek navigue entre deux eaux, un coup il est là et son regard croise la lumière agressive d’un réverbère, une seconde après il est reparti dans ses rêves où se mélangent une nostalgie du pays et une sensation étrange de liberté absolue. Du haut de ses vingt ans il a quitté sa Pologne natale pour la France. Il s’est enfui pour survivre à un chômage galopant et a choisi de jeter son sac là où son frère le faisait déjà depuis cinq ans. Tomasz, il l’admire comme on idolâtrerait un gourou. C’est son modèle, son pilier, celui qu’il a toujours voulu être et avec qui désormais il affronte la dureté des journées. Du haut de ses 2m 05 c’est un monstre de muscles, dur à la tâche, incroyablement résistant dans la manipulation du bélier pour enfoncer dans l’argile les piquets galvanisés de deux mètre de long. Il le voit encore la semaine dernière, torse nu sous la pluie, un ruban scotché sur le torse comme seul repère de pige exécutant toute la journée le même mouvement de balancier de l’outil de quinze kilos frappant la tête du piquet pour l’enfoncer de cinquante bons centimètres. Tomasz ronfle en ce moment, cuvant encore les quelques litres de Vodka descendus dans le week-end il n’est pas encore là, perdu dans un monde sans rêve. Seul son physique rappelle à tous que tout à l’heure peu réussiront à suivre sa cadence.

Encore un virage ou deux, une sortie des routes bitumées puis un chemin de terre défoncé, le fourgon ralenti une dernière ornière puis il s’immobilise. Ça râle, quelques jurons sont lâchés, la porte glisse sur le côté, la troupe sort.

On s’étire, on se regarde, on se frotte les yeux et déjà les vieux de la vieille tâtent le terrain, vérifient la texture du sol du bout du pied, du talon, à l’aide d’un marquant qui traînait par là. Aleksy ronchonne: “Encore un terrain préparé à la va vite en poussière sur le dessus et béton dès que l’on dépasse les premiers trente centimètres.” Les bras vont chauffer, les paumes vont se couvrir d’ampoules pour les derniers arrivés, la corne va pouvoir prendre sa place de saison…

Comme si le signal avait été donné, tout le monde se regroupe à l’arrière du fourgon et sans un mot le premier carton de plants est attrapé. Vite ouvert, chacun prend une botte et la taille des racines commence. “Bien courtes, hein, qu’on se les retrouve pas à l’envers une fois mis en terre !”. Personne ne répond, tout le monde le sait alors ça coupe, ça taille, ça envoie les racines dans un carton vide tandis que Jacek part déjà distribuer les jeunes pieds à côté de chaque marquant.

Puis très vite la troupe se met en place, fourche en main le geste se fait sûr. On enfonce, on bascule, un creux se forme le long du marquant puis se referme alors qu’une main agile y a enfoncé un jeune plant. Jacek se redresse et d’un coup de talon franc tasse la terre sur le futur pied de vigne. Déjà il est sur le marquant suivant et le deuxième pied est en place. L’équipe avance, balanciers réguliers rythmés par la voie de Tomasz qui déjà fredonne entre ses dents et accélère le pas arc bouté sur la tâche. Je me baisse, j’attrape le plant de la main gauche, de la droite je plante ma fourche je bascule vers l’arrière j’enfonce le pied, j’enlève la fourche et je tasse. Puis je repars… Le geste devient le but, sa souplesse un moyen et son efficacité une fin en soi. La bête à dix bras avance inexorablement vers le bout du rang, loin, si loin pour Jacek qui sue à grosses gouttes et peine à suivre le groupe. Mais il sert les dents, s’accroche au dos de son frère pour caler son rythme sur le sien.

Peu à peu le geste devient intelligent, la bêche traîne moins par terre, l’équilibre est trouvé et les plants maintenant s’enchaînent et rougissent de leur cire la base des tuteurs en acacia. Il rattrape, se maintient et s’aligne sur les autres, il est comme eux, il fait partie du groupe, il y arrive.

Tomasz se relève, tourne la tête, regarde son frère, les deux se sourient, le fluide familial passe. Ils sont là, ensemble, en connexion physique et mentale, désormais ils se comprennent.

La journée passe accumulant les coupes de racines et les manipulations de fourches, le dos brûle, les bras pèsent une tonne et le soleil n’arrange rien au scenario. Mais les rangs s’accumulent et passent les heures amenant inévitablement à un épuisement physique et à un retour stratégique vers le Jumper et ses sièges cotonneux.

La carcasse métallique se met en branle, l’équipe rigole, la journée est finie, et déjà les bières s’échangent. Un peu d’alcool pour tout ça, un peu de douceur dans les veines qui aide à oublier la barre qui défonce son dos. Jacek se relâche, une douceur l’envahit, il est là puis disparaît, ses yeux se ferment. Un chaos, deux chaos, sa tête balance, une dernière tape sur la cuisse de son frère, fier, si fier, il part, il est bien, rien ne pourra lui enlever ça, il gagne son pain à la sueur de son front et c’est bon, oh oui c’est bon…

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Nicolas

Commentaires(3)


  1. Superbe plume et superbe blog !


  2. bravo je découvre votre blog j y ai passe une partie de la nuit toute mon admiration

  3. Nicolas Lesaint


    Merci à vous, très flatté pour cette nuit blanche que j’ai provoquée ;-)

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