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“Le premier jour du reste de sa vie de chai”

19 octobre 2015 | Par Nicolas Lesaint

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Il force, se baisse, se relève, encore une fois, encore une fois, encore une fois… Et puis titubant suffoquant, renonce à son effort…

Alors que perlent de grosses gouttes de sueur sur son front il sent couler dans son dos et sous ses bras un ruisseau de transpiration qui déjà atteint sa taille et continue d’imbiber son caleçon. Il pose le bout de sa pelle, s’appuie dessus et reprend son souffle brouillé par les vapeurs d’alcool. 30°C, 100% d’humidité alcoolique à vous saturer les poumons et à rendre ivre n’importe quel bœuf.

Dans ses pores, dans ses cheveux, dans ses alvéoles pulmonaires, il sent l’alcool, chaud, brûlant, dilatant, cautérisant la moindre de ses bronches et cherchant à pénétrer son sang. Le brouhaha du tapis roulant évacuant ses pelletés vers le pressoir endort tout et rajoute une strate hallucinante rendant l’atmosphère encore plus oppressante. Sa poitrine le serre, son cerveau s’emballe et tourne autour de lui. Alors mettant un genou à terre il se penche vers la trappe de sortie et gobe un peu d’air frais qui immédiatement lui fait ressentir son volume pulmonaire. En dehors de cette bulle de chaleur l’air circule et autour de la cuve emporte cette part aromatique qui marque toute personne ayant assistée à un décuvage. Encore une minute de répit et il faut reprendre. Alors le rythme revient, alors les pelletés s’enchaînent jusqu’à en devenir un mouvement obligatoire dénué de toute connexion cérébrale, défaire ce dôme, faire tomber ce mur, encore un peu, encore un peu, jusqu’à atteindre le fond de cette cuve. Les gaz sont là, ils lui parlent, ils le chauffent, mélange d’alcool et de gaz de fermentation, cocktail détonnant rendant hilare par moment, suffoquant à d’autres mais il faut y aller pour récupérer cette part de vin imbibée dans ces peaux. Qu’elles rendent leur dernière tribut pour que s’exprime grâce à elles toute la puissance du vin de presse.

Le marc lui colle à la peau, ces mains sont rouges, tachées, incrustées par les tanins qui recouvrent les marques noires des remontages du matin. Ses reins brûlants lui rappellent la sempiternelle phrase qui lui revient à l’esprit depuis quelques temps et le fait sourire : “tu gagneras ton pain à la sueur de ton front”  parce que c’est certain, à la fin du mois il va être milliardaire en pain de campagne…

Alors arrive le premier coup de pelle qui touche le fond et résonne telle la douce musique du chercheur de trésor atteignant le couvercle du coffre et entend le bruit sacré. Il touche au but. Alors il accélère, alors il s’emporte, décuplant sa force et tant pis si ses bras lui brûlent, tant pis si une fois sur deux la pelleté n’atteint pas son but, il y va, il avance en surplace dans sa cuve mais en pleine course face à lui même. La baladeuse valse deux ou trois fois accentuant le déséquilibre cérébral dans lequel il se trouve et donnant au décor un aspect de tempête.

Le souffle court, il s’emballe, l’air le brûle, cisaille ses poumons et brouille sa vue mais il poursuit, il accélère même de nouveau pour montrer aux autres, pour prouver que lui aussi, même si c’est sa première cuve, il sait faire et qu’il peut être adoubé dans ce tournoi vinique. Il sera chevalier, il sera désormais un guerrier du marc, un de ceux à qui on tape sur l’épaule en disant ” joli petit, en plus celle-là on l’avait saignée costaud, elle était grosse”.

Alors dans un dernier râle, dans un ultime coup de pelle, il termine sa quête et levant son glaive pelleté tambourine sur la paroi de la cuve qui renvoie à l’unisson le signal de victoire du jeune gladiateur.

Épuisé, il s’assied.

Le souffle court il dégouline, pantalon rouge, bottes remplies de marc et chaussettes certainement dans un état impossible à récupérer.

L’air se refroidit autour de lui et commence à lui glacer les reins, il va falloir sortir.

Les yeux fermés il entend du coin de l’oreille les autres qui arrivent. Le tapis d’évacuation s’arrête, ça parle, ça rigole, certainement sont-ils déjà en train de préparer la prochaine cuve. Quelqu’un monte sur la passerelle, s’approche de la cheminée de la cuve, il sait exactement où il est, il connait désormais le bruit par cœur.

Il n’est pas seul, non ils sont plusieurs…

Alors toujours assis, il lève la tête et voit leurs têtes hilares et ébouriffées. “Ben voilà, ça y est t’es un homme maintenant !”

Puis dans un geste vif un seau apparaît… Puis un deuxième… Pas le temps de bouger qu’un torrent de lies rouges et fumantes de l’année en sort et recouvrent sa tête son corps, ses jambes. Inondé, baptisé, le cheveu plein de cette lie épaisse et recouvert du vin qui sera sa vie, il dégouline du sang de la vigne et explose d’un grand rire joyeux et puissant… Il avait oublié le dernier rite de passage…

Alors fumant et trébuchant, dégoulinant il s’extirpe de la cuve. Les autres sont là l’aidant, lui tapant sur l’épaule le serrant contre leur corps, il est désormais des leurs, baptisé comme à chaque début, marqué d’un rouge qu’il n’oubliera pas. Il a décuvé sa première cuve, il est allé au bout du bout, il a côtoyé le marc au plus près, maintenant il sait ce que la matrice peut faire et comment elle le fait. Initié, adoubé, les regards ont changé. Il est maintenant à la croisée des chemins. Au premier jour du reste de sa vie de chai.

Nicolas

Commentaires(1)


  1. Super !.. Superbe réelle description du décuvage.

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