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de REIGNAC

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Les yeux dans les verres, la tête dans les vignes

3 avril 2016 | Par Nicolas Lesaint

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Comme chaque année, c’est reparti, les Primeurs sont là. Semaine folle à venir, rendez-vous, échantillons, présentation des vins et expliquer, expliquer, expliquer encore et toujours ce 2015. Revenir sur le pourquoi du comment même s’il faut bien le reconnaître pour Bordeaux ce fut une année assez facile. Certes une grosse peur au printemps avec le Black mais au final tout est rentré dans l’ordre, conditions météo incroyables obligent. Malgré tout il faut quand même en parler et se présenter à ce petit contrôle d’étape où de nombreux dégustateurs chercheraient trop souvent à déguster des vins parfaitement accessibles aujourd’hui alors que nous ne sommes même pas à mi-parcours de leur élevage…

Si l’on y réfléchit bien on comprendra aisément que si dix-huit mois d’élevage sont estimés nécessaires, ce n’est pas pour rien. Dès lors qu’on me parle de finale encore un peu ferme ou pas encore totalement en place, quelque part, cela me rassure, on est en bonne voie.

Il m’est arrivé à de nombreuses reprises de retrouver, quelques année après leurs réalisations, des échantillons primeurs fait dans mes premières années professionnelles et de me délecter par avance du plaisir que j’allais avoir à déguster ces 1998 si beaux à l’époque. Déceptions, déceptions, déceptions, forcément, systématiquement, pourtant je m’en souviens encore le vin était délicieux et présentait toutes les caractéristiques d’un vin déjà accessible et même prêt à boire…

Savoir aller plus loin que l’échantillon présenté et réussir à intégrer les défauts du moment comme des marqueurs de qualités à venir. Ne pas se cantonner à la buvabilité instantanée comme trop le font pour alors se retrouver déçu quelques années plus tard. Heureusement que les vrais dégustateurs prescripteurs demandent à déguster à nouveau les vins une fois qu’ils ont été mis en bouteilles. Et si en plus tout cela est réalisé à l’aveugle…

Toujours est-il qu’à cette époque de l’année Bordeaux rayonne, Bordeaux brille de tous ses feux réussissant à faire venir une grande majorité des journalistes et bloggeurs spécialisés dans le domaine et c’est bien. Alors oui, il est toujours possible de critiquer ces Primeurs parce qu’on y croise des vins en cours d’élevage à qui l’on demande d’être tout, à la fois beau, grands, puissants, expressifs, accessibles, fins et élégants, annonçant une garde sérieuse, alors que forcément à mi-parcours la possibilité d’être tout ce qu’un journaliste aime pour mettre un 98/100 ne peut être encore disponible.

Oui on peut critiquer cela, mais aussi quelle force pour ce vignoble de réussir à faire cela, chaque année, de briller ainsi et derrière, quelques temps après ce grand Barnum, de vendre ses vins avant même qu’ils soient finis !! Imaginer les possibilités que cela offre lorsque vous y arriver économiquement parlant… C’est énorme et certainement même ceux qui nous critiquent, nous envient quelque part ce système économiquement incroyable.

Bon pour notre part on ne vend pas en primeur ou excessivement peu, alors l’idée reste surtout d’exister au milieu de tout cela et de participer à cette lumière ambiante, à notre échelle.

Alors déjà quelques notes tombent avec 92-93 pour Suckling sur le Grand vin de Reignac, quelques belles réactions d’Yves Beck, j’attends de te lire Yves, et des Neal Martin, des Bettanes, des Gallioni ou des Dupont à venir. On verra, mais rassurez-vous on n’est pas dans cette cour d’école à rechercher des mensurations incroyables. Non, définitivement pas.

La course aux notes existe, indéniablement, ainsi que celle qui consiste à sortir ses notes le premier pour vivre au milieu de la meute et aussi, certainement, tenter de prendre une place désormais vacante, celle de Bobby Parker… Alors certains n’attendent pas leurs petits copains… à chacun ses combats.

Parmi les déjà 600 commentaires et notes que l’on peut ainsi lire aujourd’hui chez Suckling je n’en retiendrai qu’un seul qui malheureusement dénote toujours de la même malheureuse tendance à ne pas vouloir changer les traditions. Elle concerne un Bordeaux, oui un « simple » Bordeaux comme peuvent dire de façon ridicule certains, celle qui représente, avec les Bordeaux supérieurs dont nous faisons fièrement partie, la grande majorité des vins produits à Bordeaux avec toute l’hétérogénéité qu’elles peuvent alors englober. Ce vin que je connais bien a eu la chance d’avoir un joli 90-91 indiquant une belle qualité mais bien loin des six 100/100 déjà donnés cette année et des très nombreuses notes entre 96 et 99. 100/100 dès maintenant…

Bref, un commentaire succin mais sympathique s’en suit avec la petite phrase qui résume bien l’état d’esprit du dégustateur et sa capacité à juger objectivement : « ripe and generous for the appellation… » Et là tout est dit une fois de plus, la seule logique du carcan qui te cantonne dans un joli tiroir suggérant que de toute manière on peut difficilement trouver des vins mûrs et généreux dans l’AOC Bordeaux. Un bon Bordeaux dès lors ne pourra jamais rivaliser avec un Saint-Emilion tout simplement parce qu’il est mal né. « Etre né quelque part… ».

 Je peux vous assurer que des vins mûrs et généreux en Bordeaux j’en connais plus d’un alors merci à vous chers dégustateurs d’arrêter ce genre de petites phrases qui trahissent votre peur de bouleverser les choses, osez, osez être au service des amateurs de vins qui aiment ces breuvages méconnus parce que jamais encore mis sous la rampe des projecteurs. Osez être novateurs, osez aider et reconnaître le travail de ceux pour qui les journées et les millésimes sont certainement plus durs que pour ces 4% de vins toujours retrouvés dans le haut du panier.

Certains le font déjà, certains ont tout compris, et je ne saurai jamais assez les en remercier. J’ose juste espérer que cette place vacante ne se retrouvera pas remplie par un seul et même prescripteur comme cela fut le cas pendant trop de temps. De la diversité naît l’intérêt.

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Pour ma part, mes pensées sont ailleurs, une fois de plus un peu plus orientées vers les vignes. Elle pousse, vraiment précoce, très précoce, peut-être quinze jours d’avance selon certains et déjà des stades C sont atteints… Période des risques de gelées, périodes des premiers traitements aussi. Parce que oui, certainement si le temps nous le permet, peut-être mercredi, ce seront les premiers traitements excoriose et la prise en compte de ce fameux Black parce que oui il sera là et bien là puisque depuis deux années il ne nous lâche plus. Pour le Mildiou de toute manière compte tenu de l’hiver doux que nous avons traversé, les spores sont déjà mûres depuis longtemps… Ont-ils même cessé de l’être depuis octobre ? La vigne n’est pas réceptive, du moins d’après ce que l’on en connaît, donc il n’y a plus qu’à attendre le bon stade phénologique et voir arriver les premiers splashing pour essayer de démarrer en préventif.

Je crois n’avoir jamais débuté des applications pendant la période des Primeurs. Est-ce que les propriétés libournaises seront assez « courageuses » pour oser sortir des pulvérisateurs pendant cette période ? Je ne le pense pas la migration équine sur la région étant plutôt la préoccupation du moment depuis quelques jours…

Les labours se poursuivent, le pliage est achevé et déjà se dessine à l’horizon le livre de 2016 qui débute. Fertilisations, décompactages, traitements, tontes, drainages, terrassements, et désormais l’enchaînement des différentes activités sera beaucoup plus calculé pour qu’à aucun moment tout ne se bloque parce que voilà y en a un là-bas qui n’avance pas dans le bon tempo. Pas de plantation cette année, non, « juste » 6000 racottages et l’année prochaine en revanche 2,5 hectares devront l’être et qu’il va falloir préparer.

Voici donc où nous en sommes, à de nouveau regarder avec circonspection les prévisions météorologiques, à anticiper les créneaux pendant les sept mois à venir. Dépendre des éléments et de nouveau comme ce soir redouter les grognements du ciel en se disant déjà que si ça tombe vraiment les bourgeons sont déjà sortis sur les merlots et que ça fera du mal…

Dépendre du temps, dépendre du ciel en être à la fois heureux et effrayé, vivre et avancer voilà bien à quoi nous sommes condamnés.

Nicolas.

Commentaires(2)

  1. le salon sous la vigne


    Bonsoir Nicolas
    D’abord félicitations pour votre blog, très intéressant, je vous suis dans l’ombre depuis longtemps, mais, bien souvent par manque de temps, et aussi par laxisme ou oubli, je ne poste pas de commentaires ce qui en soit est totalement idiot car j’ai toujours quelque chose à dire…
    Faisant le même métier que vous il est certain que vos écrits m’interpellent.
    Pour en revenir à ce que je viens de lire vous avez raison mais vous devez aussi voir plus loin.
    Vous, vous voyez les grands crus face aux autres bordeaux, mais vous oubliez les autres vignobles qui, pour la plupart, vous diront et « après bordeaux on tire l’échelle » et nous les vignobles d’ailleurs, en effet après la France il n’y a plus de place pour nous. Cette réflexion « pas mal pour un… en général c’est dans l’idée d’un petit cru ou d’un petit vin –mettez ce que voulez à la place des … et cela fonctionne-» pourrait parfois nous paraître suffisant pour que enfin au moins on parle de nous. Ce qui, par exemple, n’est jamais le cas pour les vins de mon pays d’adoption.
    Alors oui, vous avez raison mais nous savons que nous ne pourrons jamais lutter contre le snobisme des « amateurs » de vins parkerisés car après lui il y aura un autre gourou et tout comme il y a des œnologues de talent inconnus et un seul Rolland… Je crois du reste que vous le connaissez bien ou en tout cas vos vins le connaissent.
    Et si vous avez une idée des désirs du prochain gourou, je serai ravie de savoir si on continue à parler des vins nature qui tiennent ou pas la route, de vins en cuves de pierre enfouies pour 10 ans dans un sol argilo-calcaire avec des pointes de roches volcaniques des années 60 de l’ère tertiaire…
    J’ai certainement un point de vue un peu trop critique par rapport à toutes ces tendances car elles entraînent logiquement des modifications profondes et sur le long terme tant à la vigne qu’au chais et à des surcoûts d’investissement. En effet j’ai également un restaurant et je regarde les blogs français ou autres et différents medias pour prendre l’air du temps et on voit très vite les nouvelles tendances, mais elles sont faciles à suivre -on ne change que le produit et les façons de le préparer-, ainsi après la déferlante kale, cette année on ne parle que du chou fleur –le lobbying breton ?-, ok pas de problème j’en mets à mon menu et si cela ne marche pas en une heure je change, mais pour le vin vous le savez mieux que moi c’est juste pas possible. Les modeux, les gourous ils savent quoi vraiment du vin ? A part faire tourner leur verre et leur vin dans la bouche comme on tourne 7 fois sa langue pour ne pas « dire de bêtises », je pense que souvent ils oublient de tourner 7 fois. Donc notre métier est dur car on est sur un long, très long processus dont le résultat correspond rarement avec la nouvelle tendance…
    Cordialement


    • Alors là oui ne pas mettre de commentaire lorsqu’on en a un en tête c’est vraiment dommage puisque ce blog je l’ai imaginé comme un lieu d’échanges et de discussions. Mais très souvent la parole est plus libre via FB où je partage ces billets, peut être une impression d’instantanéité qui libère la parole par rapport au blog où le commentaire reste plus longtemps. Vous prêchez un convaincu sur ce rapport d’inégalité entre Bordeaux et les autres régions de productions et Dieu sait que des perles il y en a partout. Des hommes et des femmes passionnés accouchant d’enfants magnifiques, la beauté de notre métier est bien là. Heureusement certains dégustateurs prescripteurs se lanceraient de plus en plus dans cette aventure qu’est la revendication de l’existences de tels bijoux. Mais ce ne sont pas encore ceux qui ont les porte-voix les plus puissants. Nous verrons bien de quoi sera fait demain je n’espère qu’une chose à mon niveau de petit bordelais c’est que cette année, enfin, certains de ces nouveaux gourous oserons ne pas se cantonner aux classements habituels de leurs prédécesseurs et enfin montreront que les choses peuvent être bouleversées dans des styles de vins différents des canons parkériens.

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