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Sur ce ring terrestre…

14 mai 2016 | Par Nicolas Lesaint

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Des fois on y arrive, des fois on y arrive pas.

Des fois on essaye en sachant qu’on y arrivera pas.

D’autres fois on est certain d’y arriver et puis non, l’envie était trop grande, l’ambition trop élevée et l’on retombe, face contre terre.

Mais toujours on recommence. On se relève. Une main. Puis l’autre. Un genou à terre puis un centre de gravité qui s’élève et des épaules qui s’épanouissent enfin. On est de nouveau dressé, prêt à avancer, paré à instruire notre corps qui encaisse toujours un peu plus pour assouvir les envies de l’esprit. Carcasse magnifiquement déformée par les coups, carrosserie humaine trop souvent rapiécée blanchissant par endroit, et surtout sur le menton, tentant de donner à l’ensemble un aspect de sérénité humaine. Alors arrive la vague suivante et à l’aide de sa “sonic youth” attitude on esquive, on danse, savant mélange de rage et de haine contre ce fatalisme idiot qui voudrait nous apprendre un lâcher prise à la mode nous présentant comme des êtres idéalement sereins et aux caractères hors norme.

Esquive, coup, esquive, crochet droit, esquive, crochet gauche, touché, relevé, uppercut droit, coup dans le flanc droit un deuxième, un troisième, on se tord on se tord de plus en plus devenant un pantin se désarticulant petit à petit. Puis la faille apparait, l’ouverture fatale permettant au gaucher céleste de vous frapper là, juste sous le menton faisant claquer votre mâchoire et d’un violent mouvement de bas en haut amène votre cerveau à rentrer en contact avec les os de votre crâne… Black out. Vol plané infini. Trajectoire désarticulée de celui qui pendant une fraction de seconde se laisse entrainer par une gravité céleste l’amenant à rejoindre sa place, là, dans la boue.

Alors que l’arbitre de loi vous compte sur ce tapis terreux vous rouvrez un œil, le ciel tourne, la bave vous coule sur les lèvres, mélange de sang et de sueur le liquide bizarrement vous ramène à votre enveloppe humaine et progressivement vous guide vers cette douleur qu’il va vous falloir supporter pendant de longues journées. Le son n’est plus qu’un bourdonnement absolu au milieu duquel vous arriver à percevoir les “I love you” de ceux qui vous aiment et voudraient prendre part à votre douleur. On vous secoue, tentative d’électrochocs sonores et physiques pour voir la première réaction. Kiss kiss kiss, je veux être là pour toi, et t’aider à la mesure de mes possibilités, te prendre dans mes bras et essuyer ton arcade saignante, recoudre ta lèvre pour que tu retournes sur ce ring viticole.

Arrive alors le moment du choix. Cette décision qui trop souvent va dépendre d’idées, de souvenirs, de volontés ou de rêves pour repartir. Parce qu’on est homme, parce qu’on est femme et que l’on est fait pour cela. L’incompréhension de ce qui justifie toute une vie d’engagements et de douleurs ne pouvant s’arrêter à un simple crochet mal négocié. je repars ou je renonce ? Suis-je fait pour autre chose ? Insecte en chemise, taché de sang et dégoulinant de sueur ma trajectoire céleste doit-elle m’amener toujours à vivre au dépend d’un environnement social et météorologique dont la roulette russe savamment dirigée ne cesse d’ouvrir sur la seule et unique balle du barillet ? J’ai grandi pour cela, pour être dehors, dans le vent et dans la pluie dans le froid et la chaleur dans ce qui fait que l’on existe et que l’on grandit. Tutoyant les forces de la nature et leurs lois absolues au-dessus de toutes celles que l’homme dit moderne a pu imaginer pour assouvir ses envies de pouvoirs et de dominations. On y va, on y retourne tout simplement parce que notre place est là-bas sur ce coteau, sur cette parcelle, sur ce terroir qu’on nous a transmis ou qu’on nous a demandé d’entretenir comme le faisaient tous ceux qui l’ont fait avant nous et parce qu’un être audacieux avait bien voulu un jour le défricher. Nous sommes agriculteurs, nous avons ce lien avec le temps, nous avons ce supplément d’âme capable de nous faire pleurer lorsque la glace passe ou lorsque la fragilité du voisin nous pousse à hurler sous la pluie. Nous sommes là où le destin nous a posé et même si certains estiment que nous sommes uniquement là pour faire rêver les autres d’un retour possible vers une nature généreuse nous n’oublions pas que cette nature “contrôlée” garde des lois plus strictes et plus haineuses que n’importe quel engagement politique voté par des députés endormis sur leurs bancs.

Ring graveleux ou argileux, nous combattons, oui, termes guerriers de ceux qui savent que même en se fondant au cœur de lois “naturelles” peuvent être balayés d’un revers de main un matin de printemps ou un après midi d’été, alors Chablis je pense à toi, alors Chablis je pleure sur toi et te secoue alors que touché de nouveau par un uppercut vicieux accompagné de grêle et de vent te voilà de nouveau ramené à cette place du boxeur ravagé. D’abord ce fut le gel de printemps qui a détruit 90% d’une fragile récolte et maintenant la grêle par dessus tout pour clouer sur place 70% de ce qui était reparti et ainsi crucifier ceux qui se relevaient doucement pensant avoir vécu le plus dur d’un 2016 surclassé dans sa catégorie… Je ne sais pas si la zone touchée est grande je ne sais pas si l’AOC entière est concernée, je sais juste que certains sont dans ce trou là, dans cet œil vicieux d’une nature qu’on nous dit bonne.

Mais en fait elle ne l’est pas.

Elle ne fait que vivre et respirer à un rythme qui est le sien oubliant de prendre en compte les petits qui bougent sur son dos et tentent de grappiller de quoi vivre de la sueur de leur front. Dame Nature championne toute catégorie, reine incontestée d’un avenir de plus en plus incertain pour les fourmis que nous sommes.

Mais toujours on nous essuiera le sang sur nos tempes et la bave sur nos lèvres, toujours nous tenterons de soutenir nos semblables avec nos mots avec nos bras avec des pensées ou des actes parce que l’on sait, parce que l’on sent et que l’on comprend mieux que personne combien en ces moments peut-être difficile la remonté sur le ring.

Je suis Chablis, oh oui je suis Chablis, je suis Bourgogne, je suis Quercy, je suis viticulteur et agriculteur, à la fois panseur et boxeur poids léger, je suis porteur de l’éponge magique, j’essuie les fronts et suture les plaies, ce “je” nous le sommes tous, et à notre manière nous pensons tous aux autres qu’ils soient proches ou loin des nos bras.

Nous ne sommes qu’un sur ce ring terrestre et c’est déjà bien…

Nicolas.

Commentaires(1)


  1. Merci pour votre pensée pour Chablis.

    Dégâts par le gel : 1300 ha
    Dėgarts par la grêle : 400 ha
    Surface vignoble de l’Yonne : 6500 ha

    Le millesime 2016 va être compliquė

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