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Un jour je suis devenu directeur technique…

21 mai 2016 | Par Nicolas Lesaint

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J’ai eu la chance de faire partie de cette génération qui a connu la dure loi du service militaire…

La chance…

Encore que pendant de nombreuses années d’études cette perceptive m’évoquait plutôt une calamité vécue par des amis qui revenaient de leurs classes totalement retournés et avec des activités cérébrales directement orientées vers des notions d’armes à feu, de sueurs, de virilité mal placée et de fifilles à attraper au plus vite… Bref une terreur personnelle qui m’a poussé à éloigner de moi par tous les moyens possibles et imaginables la date butoir où là, désolé garçon, la patrie ayant besoin de toi il faut que quelque chose te pousse dans le dos en cohabitant avec les congénères mâles de ton espèce pour que oui, enfin, tu deviennes un homme.

J’ai repoussé ce moment comme j’ai pu, réaliser un service citoyen, ça me parlait, en revanche courir après des ennemis imaginaires honnêtement pour me préparer au sacrifice ultime… Bof. Bonheur absolu, la fin de ce type de colonies de vacances viriles se dessinant à l’horizon, sont apparus les services verts, villes et autres systèmes permettant d’être vraiment utile à mon pays et à mes concitoyens s’est mis en place. Après moult péripéties je me suis retrouvé dans un des collèges de ma ville d’origine, une ZEP de province, à donner des cours de mathématiques, de physique et éventuellement de n’importe quelle autre matière incomprise par des garçons ou des filles de quatrième plutôt préoccupés par autre chose…

Au cours de ce séjour au sein de l’éducation nationale, deux choses m’ont vraiment marqué: La première reste incontestablement l’ENORME différence de maturité entre une fille et un garçon de douze ou treize ans… La deuxième a été provoqué par la venue d’un journaliste de la Nouvelle République, quotidien local, pour m’interviewer ainsi que le directeur du collège, sur ce service “ville”. Au cours de cette interview je revois encore le vieux directeur du collège parlant de moi au journaliste lâcher un “Nicolas est fait pour diriger des hommes, indéniablement dans quelques temps il le fera à plus grande échelle”… Et là, honnêtement, si mes études d’ingénieur implicitement le sous tendaient, de l’entendre dire ça m’a fait un choc.

Personnellement je me voyais encore faire de la recherche dans un labo, tranquille, spécialiste élitiste d’un domaine unique de la physiologie végétale me permettant d’écrire des articles dans des revues spécialisées lues par des scientifiques de haut vol. Le côté humain, la gestion de l’individu et de ce qu’il a de plus complexe, honnêtement me passait largement au-dessus de la tête. Mais depuis ce jour quelque chose est rentré en moi, que cet homme que je ne connaissait pas tant que cela ose dire à un éminent journaliste qu’il avait cette vision de moi…

Et puis j’ai achevé mes études. Et j’ai commencé à travailler dans les chais en tant qu’assistant. Alors s’est dessiné cet édifice fragile, base de tout fonctionnement d’entreprise. Cet échafaudage de barres et de boulons permettant, ou pas, de monter aussi haut qu’on le souhaite… Celui des ressources humaines…

Mes postes successifs ont commencé à prendre de plus en plus d’importance vis à vis de ce volet du travail et à voir mes supérieurs gérer à l’ancienne la masse humaine œuvrant à l’élaboration de vins extraordinaires, mes convictions personnelles se sont progressivement affirmées vers une envie, un besoin, une exigence d’une évolution collective et participative du travail. Une stratégie de la bienveillance en quelque sorte qui forcément allait se heurter au panel incroyable des esprits humains que l’on peut côtoyer dans notre profession. Dimension magique, monde parallèle réveillant parfois des univers fantasmagoriques que notre vie précédente dans une strate estudiantine ne pouvait pas imaginer. L’analphabétisme côtoyant les brillants oubliés ou mal compris, violence condamnable et innocence romantique se frottant quotidiennement au milieu des stimulations d’un monde mélangeant l’alcool, la drogue, l’amour, la haine, la jalousie, l’envie, la solidarité et la fraternité.

Alors forcément un jour, il faut se lancer et devenir ceux qu’à une époque on pouvait critiquer. Un jour je suis devenu directeur technique d’exploitation viticole…

Forcément mes études me prédestinaient à cela, il parait. Encore aurait-il fallu qu’elles m’y préparent. Aucun livre, aucun enseignant, aucun module pour apprendre à gérer et à driver quelqu’un qui en face de vous présente toutes les caractéristiques de quelqu’un incapable de gérer ses pulsions de violence. Non, pas de procédure, pas de résumé simplifié pour savoir comment aborder le personnage. Alors on fait avec ce que l’on est, avec ce que l’on pense bien et bon. Des fois on y arrive, des fois on flirte avec la baffe et des fois on y arrive.

Je vois encore ces saisonniers mis dehors parce que tellement drogués qu’ils en devenaient agressifs, recroisés un mois après dans les rues du village, m’apercevant et partant en courant pour revenir me hurler dessus à l’aide d’une batte de baseball… La vie d’un directeur technique c’est aussi cela, prendre les décisions que tout le monde souhaite en vous disant de toute façon tu es payé pour cela mais qu’au final personne n’oserait prendre s’ils avaient le poste. Ah le grand “Y a qu’à” et le petit “Faut qu’on“… Tout le monde sait, tout le monde est sélectionneur de l’équipe de France…

Être directeur technique c’est cela, c’est être capable de gérer l’humain dans ce qu’il a de plus complexe et de plus simple, de plus clair et de plus obscur sans perdre de vue l’intérêt collectif. Se faire tirailler de droite et de gauche, entendre les doléances, être dans une cour d’école primaire et résoudre les problèmes souvent en douceur et dans le consensus et parfois, le plus rarement possible, violemment parce qu’il n’y a pas d’autres solutions. Être au courant de ce qui est possible et de ce qui ne l’est pas, côtoyer ceux qui savent, savoir s’entourer des meilleurs conseils, les écouter ou pas en fonction de ses convictions propres et avancer face à tout cela. Entendre son Boss demander, parfois exiger, dire oui et en même temps capter l’ensemble des contraintes pour arriver à réaliser ce qu’on vous demande. Mixer les solutions techniques et les humains, humeurs, caractères, envies, exigences, attentes, possibilités et capacités, valoriser au maximum chaque personne pour que d’elle vienne les solutions que vous n’aviez pas imaginées.

Et parallèlement à tout cela il faut avancer dans la technique, connaitre sur le bout des doigts une propriété qui existait avant vous et continuera après. Être capable de se rentre important pour son bon fonctionnement mais pas indispensable pour que l’édifice continue à croire lorsque vous n’êtes pas là, bref savoir déléguer aux bonnes personnes sans que les autres en prennent ombrage. Savant mélange de psychologie à deux balles et de vista rapide vous permettant de cerner les personnes qui sont en face de vous.

Alors forcément des fois on se rate, des fois on se heurte à des hommes ou des femmes habités par un passif difficile à transformer et à adapter à l’ensemble de ces concepts. Mais cela reste notre voie à tous, nous les responsables de propriétés, fédérant l’ensemble des services, faisant le lien avec une direction qui pour certain peut être difficile à appréhender lorsqu’elle est constituée d’actionnaires basant leur vie sur une rentabilité économique déshumanisée. Mais on s’accroche, on serre les dents avec des nuits agitées avec des challenges tous les jours, diriger, s’adapter, anticiper, imaginer, développer une vision qui nous permettra d’appréhender les pièges à venir.

Être directeur technique c’est tout cela et en plus pour certains être en représentation permanente un peu partout dans le monde gardant un contact téléphonique avec sa meute pour qu’à son retour d’Asie ou d’Amérique la catastrophe non prévue ne mette pas à mal votre avenir professionnel…

L’homme ou la femme, super héros qui doit tout savoir, tout prévoir tout anticiper. Savoir faire pour mieux diriger et se faire respecter, échanger avec un humain que parfois on a envie de mieux connaitre sans pour autant dépasser des limites professionnelle parce qu’un jour, peut-être, on vous demandera d’être un peu plus dur.

Un plaisir, une joie, des soucis, des nuits blanches, des joies, beaucoup de déceptions et de frustrations mais malgré tout lorsque l’on arrive, même que sur une période courte, à fédérer tout cela un épanouissement intellectuel ouvrant des possibles que ce vieux directeur de collège avait su voir en moi, moi l’indécrottable solitaire.

Directeur technique, un sacerdoce personnel équivalent à celui des “petits” propriétaires qui en font office avec cette dimension supplémentaire pour eux de l’œuvre personnelle, de l’élaboration d’un patrimoine à transmettre à ses enfants, trop souvent sous estimé. Alors à vous tous je claque la bise, je check la main droite et je me penche pour une accolade salvatrice et je vous dis que nous sommes tous dans le même bateau et que je sais, lorsque je croise l’un d’entre vous, tout ce qui se cache derrière l’homme ou la femme qui est en face de moi.

Si seulement tout le monde pouvait en être conscient…

Nicolas.

Commentaires(2)

  1. Ardouin Anne mzrie


    Hé oui ! On te l’avait prédit …. Et finalement tu le fais si bien .. Parfaitement bien – même – je dirai !!!


  2. Toujours un plaisir de vous lire et au combien vrai ce que vous ecrivez…. yannick un “petit” propriétaire comme vous dites…. continuez de nous ravir de vos textes si bien ecrits…. a quand un recueil en librairie….

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