Le blog

de REIGNAC

Shares

“Un métier qui fait mal…”

28 mai 2016 | Par Nicolas Lesaint

13221583_622596097892771_6027952723206912799_n

Une impression écrasante, une sensation étouffante…

Et des chaines qui écrasent tout cela…

Comme si, attaché à un poteau d’exécution, on regardait le spectacle autour de soi. Miroir incrédule de ce qui nous attend, un jour, un moment, un instant, cinq minutes montre en main… Et puis plus rien.

Le vivre pour le croire, le subir pour le comprendre.

Oui, c’est cela, comprendre où l’on est, ce que l’on est, ce que l’on représente au milieu de ce grand tout. Grain de poussière emporté par les vents, bout de glaise malaxé par la glace. L’impression d’être confronté de plus en plus souvent à ces cataclysmes destructeurs, roulettes russes géantes imprévisibles. Tiens, aujourd’hui je vais taper là, et puis là, oh et puis non, je vais revenir là où je suis déjà passé histoire de vérifier si le paysage me plait toujours autant… La joie de retrouver un visage connu que l’on croise chaque année depuis trois ans… Ah oui, tu t’étais relevé, tu voulais essayé de refaire du vin cette année, mais non mon p’tit bonhomme, je t’ai dit que c’était moi qui décidais si tu dois vivre ou pas, c’est moi qui joue avec tes nerfs, toi tu n’es qu’une fourmi s’agitant pour faire ses réserves hivernales.

J’ai toujours eu cette image « romantique » de la profession, celle où l’Homme se donne corps et âme pour ce qu’il pense être bon, se jouant des jours et des mois pour s’approcher de ce que ses convictions ont instauré dans sa calebasse cérébrale, toujours se surpasser, toujours aller plus loin parce que cette relation Homme-terre vaut plus que tout le reste et puis tant pis si l’usure physique et morale se font trop souvent sentir. Le jeu de poker menteur permanent dont on sait que le ténor de la partie détient forcément la plus belle main. Feinter, se jouer des atouts des autres, croire en sa bonne étoile, foncer droit devant, ne pas tenir compte du rapport de force forcément inégal et lâcher la rampe pour voler un peu plus loin dans son monde de rêves. Se donner, se faire rosser, chuter et se relever par la simple force de sa volonté, quoi de plus beau que cet instant de rage où au travers des larmes s’érige la volonté de continuer. Beau scénario, joli programme plein de promesses de sacrifice et d’esthétisme… Mais voilà il y a pour cela la chair, le sang, la bile et la colère. Il y a aussi un peu de haine naissant de cette injustice noircissant tout cela et rendant le film de moins en moins glamour au cours du temps.

Et on le voit autour de soi, et on l’entend raconter de plus en plus souvent en se disant que forcément ça se rapproche et que ça devient de plus en plus aléatoire. Un jour ce sera pour toi…

 Mais l’on continue malgré tout comme si de rien n’était. On se connecte, on regarde on voit, on constate ce qui se passe chez les autres qui vous contactent en vous disant regarde, regarde, dis-moi toi qui voit, ça tape autour de moi est ce que ça arrive? Est ce que c’est la bonne ? Tu allumes ton pc tu vas sur les échos radars et tu vois, de haut, ce que vivent tes frères d’arme. Œil cyclonique sur 20 km carré et autour… Le calme plat. Concentration électriques de charges émotives ravageant au-dessous tout ce qui vit. Tu sais que là, entre Cognac et Angoulême, forcément plus grand-chose ne doit bouger…

Puis on te dit que c’est Chablis encore et toujours…

Encore et toujours…

Gelé, grêlé deux fois…

Ce matin le Beaujolais, la Loire… Et demain et demain…

On nous le disait, on nous l’avait dit, plus d’évènements brutaux, plus de rage météorologique nous exposant à davantage de déconvenues.

Depuis trois ans cela se généralise, cela s’accentue, tous les quinze jours en moyenne il se passe quelque chose.

Sentiment d’impuissance majeure, forcément c’est notre état, c’est aussi notre force et notre joie. Un mélange de plaisir d’être face aux lois de la Nature et de terreur régulière d’être confronté à leur puissance.

Alors on se relève alors on réapprend à marcher et à travailler malgré tout, les yeux un peu plus baissés qu’auparavant peut-être pour ne pas regarder en permanence l’horizon. Un peu plus désinvolte aussi certainement malgré les enjeux. On cache cette faiblesse en soi, on tente de l’étouffer, mais la nuit elle est bien là, sur l’oreiller, à siffloter dans nos oreilles pour nous maintenir éveillés lorsqu’à deux heures du matin les grondements se font un peu plus violents.

« Le métier de vigneron est un beau métier mais c’est un métier qui fait mal » voilà les choses bien résumées…

En quelques mots sortis de la bouche d’un viticulteur ravagé on comprend tout, la beauté, la peur, la haine, la douleur, l’envie et l’abnégation… Parce qu’on est fait pour cela, parce qu’on ne sait pas penser autrement.

Romain, Lilian, je pense à vous et à tous ceux que je ne connais pas et qui aujourd’hui sont déchirés. L’impression de le dire trop souvent, le sentiment d’une rengaine éternelle que malgré tout je ne cesserai de dire parce que je ne sais que trop ce que cela fait vivre en nous.

On ne s’y habituera jamais, mais toujours on se relèvera…

Du moins tant qu’il y aura de la force dans nos bras, de la volonté dans nos têtes et de l’argent dans nos poches…

Nicolas.

Un commentaire ?

Vous avez aimé ce blog, vous aimerez sans doute ceux-là :