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Pose tes mocassins sur terre, Garçon !

18 juin 2016 | Par Nicolas Lesaint

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- “Hier après-midi j’étais chez un client, il m’aurait fait pleurer tellement c’était l’apocalypse, on va tout perdre, on va encore pas rentrer dans nos frais bouh bouh !! Ah ah ah il m’a fait bien rire, vous êtes terribles vous les vignerons, ça va jamais, ça eut payé comme on dit !! Hein ?”

-“Franchement t’es sérieux là garçon ?”

-“Franchement c’est vidéo gag ou t’as vraiment envie de t’en prendre une sur le nez ? Écoute toi parler du haut de ton ignorance et de ta suffisance alors qu’en plus tu travailles dans le métier en nous vendant tes jolies barriques. Descends de ton perchoir et regarde un peu ce qui se passe dehors, oui tu sais ce qui tombe sur ton parebrise et que chassent tes essuies glaces dernier cri. Nous lorsque la journée se passe on n’est pas au sec en train de négocier un hypothétique rabais sur un supplément de commande parce que le millésime 2016 quoi qu’il se passe pour toi il faudra bien le mettre dans tes jolis contenants. Non, on est dehors, on est dans les vignes et on dégouline de stress et de peur parce que ce l’on vient de traverser va marquer profondément ce 2016, parce que oui pour certains on est en train d’essayer de le sauver ce putain de millésime de la mort que même 2013 à côté c’était de la gnognotte. 2013 aura été un millésime de l’humilité parce qu’on a découvert beaucoup de choses jusqu’au dernier jour de ramassage. 2016 lui sera celui de la douleur ? C’est moi qui te le dis.”

-“Déjà avant lundi dernier les premières attaques de mildiou se faisaient entendre et derrière nous vient cette catastrophique semaine avec forcément au milieu des ruptures de protection, des lessivages qui auront permis à ce satané champignon d’attaquer d’attaquer et d’attaquer encore forcément violemment le feuillage et les grappes pour que dans dix jours on en découvre le résultat… Sillonner ses rangs, garçon et chercher ce que tu ne veux pas voir regarder sous les feuilles sous les branches mal relevées parce que la pluie les a écrasées entre les brins d’herbe qui sont repartis parce qu’il pleut tellement que cette année le travail des sols lorsque tu ne veux pas tout casser relève d’un exploit que je n’ai pas su négocier. Tu regardes sans trop vouloir parce que tu sais que tu vas le voir et qu’en plus tu ne pourras rien y faire pendant une semaine… Et puis tu le vois… Et puis tu estimes l’attaque parce que oui à ce niveau là désolé je suis guerrier face à cet ennemi capable de me prendre l’ensemble d’une pièce en deux jours, mais ça tu ne peux pas le comprendre tu n’as certainement jamais été confronté à une production agricole pour laquelle tu as droit à un seul essai pour réussir… Ou échouer. Tu te liquéfies et tu ne dors plus parce que tu sais ce qu’il t’attend et tous les sacrifices pour rien que cela représente”

-“De la casse il va y en avoir dans ce millésime des extrêmes, le double de pluie par rapport à l’an dernier à la même époque, une année de précipitation en six mois et des sols tellement gorgés qu’ils vomissent partout des torrents d’eau se transformant en lacs inondant des parcelles n’ayant jamais connu cela. Mais DDE oblige les fossés ne sont plus curés plus nettoyés pour éviter cela, alors trop souvent tu ne peux plus rouler ou tu défonces tes allées et tes rangs ou tu plantes ton tracteur en tentant le tout pour le tout. En pleine fleur tu ne peux pas traiter, tu ne peux pas rogner tu ne peux parfois plus tondre et tu sais, tu sais que tout cela sont des facteurs aggravant de ce qu’il se passe. Alors forcément tu paniques, tu te bouffes de l’intérieur parce que tu ne comprends pas et qu’il y a des conditions spécifiques d’implantation de cette maladie qui cette année du coup apparaissent comme capitales et tu vois des parcelles traitées en face à face au même moment avec la même machine qui ne réagissent pas de la même manière et partent en vrille. Mais toi ça tu t’en fous parce que la seule vrille que tu côtoies en ce moment est certainement celle de ton tire bouchon le midi lors de ton repas d’affaire quotidien.”

-“Les voisins qui t’allument parce que tu essayes de sauver ta récolte en traitant le soir, la nuit parce que ce sont les seuls créneaux météo qu’il existe tu ne les imagines même pas, et oui, et oui, aujourd’hui il y a un peu de vent peut-être, mais que veux tu c’est ça ou tout perdre. Peut-être, oui peut-être, que ma turbine fait un peu de bruit et t’empêche de bien entendre les commentaires de ce merveilleux match de coupe d’Europe que tu es en train de regarder dans ton fauteuil mais nous cette coupe de foot, on s’en bat un peu les parties que tu imagines.”

-“En plus tu me dis que le temps change, oui il change, il bascule vers du chaud du très chaud même parce que 2016 c’est tout, ou rien, tu réussis ou tu te plantes, tu as froid ou tu bous. Jeudi c’est 40°C qui sont annoncés… Tu passes directement dans le four alors oui ça va aider à assainir les foyers que bientôt on va pouvoir compter en acceptant j’en suis certain des seuils d’attaques qu’il y a quelques années on aurait estimés très inquiétants, mais derrière, mais derrière… Forcément ça va péter de nouveau, c’est trop chaud, c’est trop rapide… Orages, orages, on est passé juste à côté il y a trois semaines, ce sont les voisins d’Arveyres qui ont pris.  Vas leur dire ta petite phrase, eux qui ont déjà perdu 40% de leur récolte mais un conseil, reste bien souple sur tes pattes arrières parce qu’à mon avis le retour dans ta jolie voiture risque d’être prématuré…”

-“Alors tu vois je vais pas m’énerver et je vais juste retourner dans nos vignes, je vais baisser la tête et la rentrer dans mes épaules en tentant de cacher du mieux que je peux la peur qui me taraude et je vais surtout encourager et remercier tous mes chauffeurs qui sont là, droits dans leurs bottes et agissent du mieux qu’ils peuvent même si pour certains leur semaine de vacances prévue depuis un moment a dû être annulée. On est là, on lâchera rien, on va s’y accrocher à ce 2016 parce que lorsqu’on ouvrira une de ses bouteilles je sais déjà qu’elle sera remplie de tout cela, de toutes ces peurs de toutes ces joies aussi à venir, et sache garçon que par contre, ne t’attends pas à ce que je te souris la prochaine fois que je te vois ou alors il aura fallu que tu me prouves que tes deux mocassins de terrien sont de nouveau bien posés sur notre terre.”

Nicolas.

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