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Je te vois, je ne te vois pas, je te vois, je ne veux pas te voir !

19 septembre 2013 | Par Nicolas Lesaint
 
Cet après midi en me promenant dans les vignes, sous la pluie, un état de fait s’est imposé à moi. Je couvais du regard ces raisins en plein murissement et pourtant mon ventre était serré, étriqué comme si j’étais à la veille d’un oral très important. Le nez aux quatre vents et le regard affuté, j’étais partagé entre le plaisir d’être là et de voir que finalement et malgré la météo tout se présente bien et la peur de voir surgir au coin d’un courtisson du cracking ou du Botrytis. Être à la recherche de ce que l’on ne veut pas voir et avoir peur de le croiser au coin du bois…
Toute la saison d’un viticulteur se résume un peu à ça en fin de compte regarder, fureter, enquêter telle Ellis Peters et son frère Cadfael dans les recoins de son vignoble en quête d’un coupable, d’une victime ou d’un butin en plein vol par un rôdeur mal léché.
Au printemps, vous êtes là à vous dire, au détour de de la moindre aste, “mais tu vas débourrer oui !” A ce moment là, on regarde en se disant pourvu que je vois un bourgeon dans le coton…
Bon, après, très rapidement vous parcourez de nouveau vos règes en vous disant, pourvu qu’il n’y ait pas de pousses gelées, pourvu que ça ne devienne pas maronnasse, je regarde mais je ne veux pas voir…
Puis la vigne pousse, vous admirez avec envie le beau développement et le côté vert tendre de vos parcelles, tout va bien, en général à ce moment vous êtes serein, il ne peut pas se passer grand chose de négatif… 
Vous levez, vous traitez et la fleur approche, de nouveau vous cherchez, vous regardez, vous voulez la trouver cette satanée première fleur. Vous cherchez quelque chose que vous voulez voir, la démarche est positive. Et là, ça y est elle est là…
Alors commence le grand stress de la saison, vous savez que tant que cela n’a pas véré, tout est possible et vous vous exposez à toute une série de catastrophes dont les symptômes peuvent apparaitre du jour au lendemain. Et là, vous tournez, vous virez de droite et de gauche avec l’espoir secret de ne rien voir. Mais il faut regarder, décortiquer dans les grappes, sous les feuilles. Vous cherchez mais vous ne voulez pas trouver.
Bien souvent dans ces moments vous êtes partagés entre la joie de” visiter vos parcelles” et la peur de se rendre compte qu’un drame est peut-être en train de se jouer et que là si vous n’êtes pas réactif et si vous ne savez pas bien interpréter les signes, l’avenir sera sombre.
Puis de nouveau, vous vous mettez à chercher ardemment quelque chose. Mais si ! Vous savez bien ce basculement physiologique qui vous susurre à l’oreille :  “ça y est, c’est bon, la tension va pouvoir se relâcher, c’est moi, la première baie vérée, la vigne devient naturellement résistante à bon nombre de ravageurs”.
En plus comme le dit le dicton viticole : Pas véré, pas congés !
Et l’on rentre alors dans la longue période que représente la veillée d’armes des vendanges. Le temps s’écoule doucement dans le vignoble et comme cette année les conditions climatiques ne sont pas simples, on commence à se dire que la pression Botrytis va monter. Plus que trois semaines et tout est alors possible en passant par la réussite parfaite liée à un été indien salvateur ou au contraire la cata avec la pluie, le vers de la grappe, le cracking ou le Botrytis sur une vendange pas encore à maturité.
Nous y sommes donc et l’envie, la joie, le plaisir de voir murir son raisin, de lui voir prendre du goût se mélangent avec cette tension interne à chaque fois que vous pénétrez un rang et de penser que votre œil de Lynx peut croiser le premier symptôme des catastrophes dont je viens de parler.
Vous le cherchez ce cracking ou cette première baie botrytisée qui lâche son jus et vous croisez les doigts pour ne jamais la voir.
C’est un peu aussi comme quand vous réalisez vos prélèvements de maturité et que vous vous obligez à ne pas choisir vos baies pour être représentatif de la réalité. Je me fixe un bout de grappe quand j’arrive sur le pied et je n’en change pas, je refuse de voir la plus jolie baie qui me dira forcément que les équilibres sont bons et je ne prends pas pour autant la moins jolie. Je vois, je ne vois pas, je choisis, je ne choisis pas…
Paradoxe infernal du viticulteur où la joie de ne rien trouver l’emporte sur le stress d’avoir raison et nous pousse quotidiennement à retourner dans ce qui fait notre vie, la vigne.
Un jeu de cache cache grandeur nature que même Carte à puce nous envie...

Nicolas.

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