Le blog

de REIGNAC

Shares

Once upon a man

16 février 2014 | Par Nicolas Lesaint
Voilà, ça y est, c’est terminé.
La partie s’achève.
Game over comme certains disent. Pas de repêche, pas de énième soutien ni de relance pour tenter sa chance une nouvelle fois.
L’os est atteint. Plus de gras à rogner, plus de chair à vendre, l’histoire s’achèvera donc là.
Camille le sait bien et pose là son sécateur. Il range sur l’étagère son bonnet et son blouson rapiécé. La tenue de pluie est posée dans un coin, goutant encore de toute cette pluie déversée dessus cet après-midi et qui déjà se réunit en flaque sombre autour des bottes renversées contre le mur.
Camille, la tête basse s’arrête un instant écrasé et saoulé par cette lutte dont il ne se souvient même pas précisément le début.
Cinq ans, six ans ? Tant d’années, tant de moments difficiles, de privations et de douleurs. Oh, au début ce fut juste une gelée printanière agressive puis un mildiou un peu plus gourmand et enfin un marché qui perd subitement 30 à 40% de sa valeur au tonneau.
Pourquoi ? Oui d’ailleurs pourquoi ? La qualité était là, les volumes aussi. Mais non, d’autres en avaient décidé autrement, alors les banquiers qui appellent, les fournisseurs qui ne jouent plus le jeu sauf quelques-uns parce qu’on le connait Camille. Ce sont des amis, des frères de galères qui le soutiennent et qui savent bien qu’il les aime ses pieds de vigne, son raisin, son vin.
Il ne le fait pas à la va vite son boulot, d’ailleurs il est tout le temps là Camille, il fait partie prenante du paysage. On n’emprunte jamais le chemin bas sans apercevoir son dos courbé, son bonnet délavé et son vieux C15 garé en bord de parcelle. Un coup de klaxon, une main qui se lève. C’est Camille qui travaille.
Un dur à cuire qui l’an dernier s’est même brisé le bras gauche en tombant d’une cuve pendant les vinifications, mais deux jours plus tard, il était là et d’un bras il te faisait le travail de deux.
Alors oui, Camille, certains l’ont aidé encore un peu : un peu plus de crédits, quelques arrangements.
Puis vint 2013 et de nouveau la catastrophe…
Petit Bordeaux, petite région qui ne fut pas caressée par la main des Dieux napoléoniens par le passé et qui subit alors sa deuxième année blanche.
Fin de l’acte.
Fin des recours.
Ce soir, en ouvrant sa boite aux lettres, elle était là. Petit rectangle de papier à entête de l’administration. Messager de l’obscur et des ténèbres et de la fin de trois générations de paysans.
Camille pleure dans le noir.
Il entend au dessus de lui les bruits familiers de son foyer. Une chaise qui tombe, des enfants qui courent et qui rigolent, une mère qui rappelle à l’ordre.
Il va falloir monter. Grimper une à une les marches du sous-sol en essayant de faire bonne figure et de ménager sa femme. Parce que le pilier, c’est lui. La colonne vertébrale du foyer, le chêne, l’exemple, le modèle, celui qui s’est toujours relevé va devoir le faire une nouvelle fois. Pour elle, pour eux, parce que lui…
Alors il le fera. Oui il le fera, pour son grand père dont il se souvient encore les larmes de joie lorsqu’il lui a appris qu’il reprenait la propriété de son père.
Il y arrivera.
Impossible de faire autrement, mais ce ne sera plus dans ses vignes désormais saisies et bientôt dispersées aux quatre vents.
En dix ans, 30% des déclarations de récolte en Gironde ont disparues (c’est ICI) . Nous sommes passés de 10500 exploitants en 2004 à 7400 fin 2013…
3100 drames, 3100 catastrophes humaines.
Et certains de critiquer Bordeaux qui soi disant s’en met plein les poches depuis des années au détriment parfois de la qualité. Surfant en permanence sur une aura médiatique imaginée et façonnée par certains œnologues hyper médiatisés.
Que ceux qui critiquent instamment, irrémédiablement, continuellement, les viticulteurs que nous sommes viennent se pencher sur les traces des Camille laborieux, attachés, arrimés à leur terre. Et que de cette vision d’esclavage naisse un nouveau respect et un nouvel amour du vin.


Regardez 2014 qui arrive.
Regardez les signes que ce millésime en naissance nous envoie et les craintes de drames humains qu’il annonce.
Notre métier est beau. Notre vie est laborieuse et c’est pour vous aussi que Camille bientôt reprendra son ciré pour servir ceux encore présents dans notre vignoble.
Ne l’oubliez pas. N’oubliez jamais l’homme qui se cache derrière ce si bon verre de vin que vous êtes en train de déguster.
Nicolas.

Commentaires(5)


  1. Pour Camille.


  2. Très beau texte, Nicolas. Mes respects.
    (Je ne l’avais vu passer à l’époque.)


  3. Hello Nicolas, bien triste pour Camille… merci de prendre le temps de raconter ce Bordeaux-là, le vrai, celui dont les pros de la communication oublient tellement souvent de parler.


  4. Bravo !

Un commentaire ?

Vous avez aimé ce blog, vous aimerez sans doute ceux-là :


  • Contact
  • Boutique
  • Vidéos
  • Blog
  • Facebook
  • Twitter
  • Google+
  • Youtube
  • Instagram
  • Tripadvisor