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Une seule fleur compte !

8 mai 2014 | Par Nicolas Lesaint

Lorsque vous croisez un vigneron que voyez vous ?
Lorsque au détour d’une allée que vous parcourez d’un pas ferme et décidé, parce qu’il est de bon ton de bruler quelques calories en frottant ses pieds à la rosée matinale, vous croisez ces êtres vivants, habitants des courtissons feuillus, que voyez vous ?
Les percevez vous comme une masse compacte d’anonymes laborieux et leur portez vous une tendresse fugace ou au contraire une crainte farouche puisqu’ils sont souvent d’une apparence sévère ?
Êtes vous capables d’imaginer tout ce qui peut habiter ces gens là aux maxillaires serrés et combien ce regard sombre sous cette arcade cicatrisée peut s’illuminer au moment d’apercevoir ces cinq étamines libres, symboles de la fragilité de leur métier ?
Ce sont bien ces doigts qui dans peu de temps chercheront, furèteront entre les vrilles rêveuses des sarments de l’année pour accepter un instant de s’émouvoir de l’apparition d’une fleur. La première. Puis une autre.
Et voici ces cœurs rudes et ces mains caleuses qui acceptent de s’arrêter un instant, posant la serpette ou le sécateur, ou descendant de leur tracteur pour arrêter la pétarade d’un diesel mal réglé et pendant quelques minutes regarder, toucher, sentir les parfums délicats de la seule fleur qu’ils vénèrent vraiment, passionnément, irrémédiablement.
Un capuchon qui sèche et que l’on secoue un peu pour qu’il tombe.
L’homme des vignes craint pour ces attributs sexuels qui déterminent une saison, un millésime, un vin, un instant de vie. Et dans cette période qui ne saurait tarder, chaque femme, chaque homme travaillant dans la vigne, qu’il soit sensible à la poésie de la vie ou définitivement revêche à toute émotion du cœur, voit malgré tout sa vie être suspendue à cinq petites étamines jaunes.
Myriades polliniques, symboles de la fragilité universelle de cette culture, je me souviens encore avec émotion de ce vieux tractoriste, lors de ma première année de travail dans les vignes, arrivant à l’atelier l’œil brillant d’une émotion réelle et m’annonçant que ça y est sur la pièce de Thèze, “ça fleurit!”.
Le Jack, incapable d’aligner trois mots sans faire dix fautes d’orthographe, n’ayant jamais su calculer de tête et toujours démuni face à un quotidien administratif violent, nous avions ce point commun. Cette capacité à trouver ce beau là, et à le voir. A le voir et à comprendre combien il est capital.
La carapace se fendille un instant et la brillance apparaît en plein contraste avec la rudesse du métier et de l’homme.

Bientôt donc, bientôt, la naissance va avoir lieu.
L’éclosion va se faire et les yeux vont briller. La période sera alors fébrile car tout le monde sait que les conditions météorologiques du moment seront capitales. 2013 nous l’a bien rappelé.

Que sera 2014 ?

En 2011 c’est le 9 mai que la première merveille avait été croisée sur la parcelle de Pêcher. En 2010 le 21 mai, 2009 le 22 mai, 2012 le 28 mai et 2013 le 7 juin…
Pour le moment 2014 se cale sur 2010 pour ce qui est du développement végétatif des sarments et ma foi je ne vais pas m’en plaindre mais la précocité du début de saison de 2011 montre bien que tout est encore possible et que c’est l’été qui sera décisif.

La capacité à s’émouvoir des détails reste essentielle et je sais bien que la rudesse d’une coquille ne diminue en rien la lumière intérieure que chacun peut avoir. Et même si parfois le vigneron n’est pas très loquace et que la sempiternelle phrase “Moi je dis rien parce que je suis pas là pour parler, je suis là pour bosser” est balancée dès que l’affectif ou le sentimental s’approche, je sais qu’au fond de lui la vision de ces cinq étamines illuminera un instant le cœur du travailleur.
Qui bien vite évidemment niera avoir été touché par Dame vinifera.
Mais ça, ça n’est pas grave.
Le chemin du cœur aura été atteint et l’âme saura que l’artiste tractoriste peut reprendre sereinement son buttage du cavaillon que malgré tout son œil d’expert aime voir propre, régulier et symétrique. Parce que le beau peut aussi être là, dans un sillon…

La viticulture est un art et les artistes qui la pratique ont une sensibilité qu’il faut savoir surprendre.
Alors messieurs mesdames les joggeurs, la prochaine fois quand vous serez confrontés à l’un d’entre nous, regardez bien l’étincelle derrière la pupille noire, elle vous aidera à reprendre votre souffle et à comprendre la beauté de nos fleurs.

Nicolas.

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