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L’empreinte du décor

6 novembre 2014 | Par Nicolas Lesaint

Flottant, arrivant en planant au-dessus du coteau, mon regard se pose, contemplant l’étendue mortifère qui m’entoure.
Là-bas, silencieux, le fleuve s’étend lourdement dans une brume opaque et calleuse remplie de perles immenses. Il rentre dans les terres. Il aspire à lui la rudesse des sols leur tendant ses bras chargés de limons graisseux. D’un côté lourd, d’un autre léger il s’infiltre par les pores du sol et s’ancre dans l’argile, fusionnant sa force nourricière à celle minérale des roches qu’il transporte.

Il construit le décor.

Vol plané insidieux, rentrant dans son aire de prédilection le vent se lève, il attrape et sculpte les terres humides et tortueuses les travaillant au corps offrant au Sud la face la plus sèche du labour qui d’une brillante arrogance voit se craqueler sa face.

Traversant le décor, la pluie arrive.

Née d’un sombre et grincheux cumulus plafonnant le tableau, elle provoque, agresse, frappe et frappe encore les visages ruisselant de toutes leurs larmes sur des joues luttant par leurs barbes velues pour chasser l’intrus et l’empêcher d’atteindre la bouche.
Je regarde, je bois le paysage d’un revers de manche, j’invite un peu de ce ciel à rentrer dans mon corps, à garnir ma bouche, à mouiller mes lèvres et devenir un bout de moi. Pénétrer ma carcasse, construire mon enveloppe, devenir mon entité obscure.
L’eau est froide, sans goût particulier si ce n’est celui des nuages dont elle vient. Comme si sa traversée spatiale l’avait chargé d’un quelque chose d’aérien. Un je ne sais quoi de fusionnel avec ce décor. Un bout de fleuve qui attendra encore quelques années pour retourner à l’océan.

Mes cheveux maintenant dégoulinent. Ma main replace une mèche derrière l’oreille, mes cils humides se vident des larmes du ciel.

J’avance.

Dévalant le coteau, je cours de flaques en flaques, rattrapé, doublé par un torrent boueux chargeant mes Docs d’une argile amoureuse. Je cherche Nividic et ne le trouve point.
Pourtant je sens l’écume, pourtant je perçois l’iode saline au bord de mes lèvres et j’entends le ressac mais ce ne sont que des vagues de pluie qui inondent maintenant mon dos éclaboussant en gerbes folles le moindre de mes pas.

Je lève la tête et redessine le paysage.

Une enclume grise, un sabre lumineux qui fend régulièrement le cadre, des arbres penchés vers l’Est se baissant et se relevant à tour de rôle, la tempête est là. Elle brasse, elle secoue entraînant avec elle le doré automnal des dernières feuilles.
Plus haut un V progresse, luttant plein Sud pour atteindre l’horizon. Appel incrédule, inéluctable de l’instinct, il avance derrière un leader plumeux. Corps tendus, muscles bandés le plané devient tortueux pour devenir boucle et masse agglutinée perdue dans le ressac du coteau. Subitement elle s’affaisse et d’un piqué résolument contrôlé s’étend au milieu des vignes. Chacun s’ébroue, se secoue, plumes retournées, ailes froissées cherchant à comprendre le pourquoi dans tel arrêt. Les migrants se resserrent, s’agglutinent pour ne former qu’un seul être solidaire, protecteur, attentif à donner de la chaleur.

Je tourne la tête et en un instant tout s’arrête.


Le temps ralentit, le souffle tombe, la pluie cesse, le soleil revient.
Chauffant ma joue je le sens traverser mon épiderme de ses éruptions solaires, vagues de chaleur tactiles rassurantes, régénérant le plaisir. Mon ciré goutte sur mes jambes désormais trempées. Je fume littéralement, j’évapore cet océan de pluie qui cherchait à me submerger.
Autour de moi les cascades boueuses continuent de couler, j’entends cet appel du fleuve demandant un retour vers ses bras. Alors je reprends ma marche.

L’équipe est là. Elle aussi à l’arrêt. Masse kaki tout droit sortie d’un remake de guerre des tranchées elle attend que le tumulte passe. Cigarettes au bec, vapoteuses à la main, chacun se réchauffe comme il peut mais toujours dos voûtés à l’Ouest. Pas trop de rires aujourd’hui, pas de blagues volages flirtant avec les lèvres, juste des regards et des mouvements de joues.
Rien à se dire parce que l’on sait déjà tout, le froid, le vent, les mains, les pieds, les oreilles. Et puis l’eau qui trouve son chemin au moindre mouvement du corps traçant des sillons de glace au creux des côtes.
Le soleil s’installe dans une trouée, la chaleur revient, la pause s’achève.
Repartant chacun dans son rang, dix kilos de glaise à chaque pied, la troupe repart et d’un geste régulier transforme la tache en un ballet gracieux.

Un peu plus loin les voyageurs reprennent aussi leur envol dans un bruissement d’ailes et un caquètement bruyant.
La masse se reforme, tourne sur elle-même en spirales concentriques puis subitement trace son V habituel. La troupe s’élance vers les plaines africaines.

Les hommes en-dessous la regarde s’éloigner, baissent la tête, branchés sur leur terre, ils avancent à pas lourds décidés eux aussi à traverser l’hiver mais ici, au sein même des rangs qui les nourrissent, comme les symboles d’un attachement terrestre indéfectible.

Nicolas.

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