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Quinze mille six cent quatre vingt quinze levers de soleil

21 novembre 2014 | Par Nicolas Lesaint
Je me revois encore debout dans la grande cour bitumée de mon collège, sac posé sur le dos, heurté de toute part par les cris de mes voisins de jeu et essayant de comprendre ce que mon copain Jean-Philippe me dit. Le sujet est ouvert, la question est large le champ des possibles est immense : “Et toi quand tu auras quarante ans, tu t’imagines où ?…”
Alors là, mon p’tit gars à part la cabane d’Action Joe que j’ai prévu de construire samedi dans les Bouleaux de la maison avec hamac, sacs de couchage et traîneau pour mes chiens en plastique, je vois pas vraiment plus loin… En plus, quarante ans franchement Jean-Phi, c’est aussi vieux que mon père, alors tu vois je serais certainement un vieux croûton pénible qui empêchera son fils de regarder Goldorak à la télé, c’est tout ce que je vois pour le moment…
Jean-Phi, lui il se voyait déjà très clairement travaillant à construire des maisons tellement grandes que tous les membres de sa famille pourraient y vivre ensemble, tous les cousins et cousines espagnols rapatriés et cohabitant dans un collectif animé. Et puis peut-être cinq ou six enfants, rien que ça, trois chiens et une belle cinq cent quatre Peugeot toute neuve avec la moumoute sur le volant et la radio qui s’allume en vert quand on démarre.

Quand je repense à cette récréation de décembre de 1983, en fait je sais pas bien pourquoi je m’en souviens comme ça. Je me vois encore là, planté à côté de lui, réfléchissant profondément à ce que je voudrais être quand je serai un vieil adulte tout décrépi.
En fait ce qui à certainement fait rentrer cette image en moi c’est peut-être cette fameuse balle de tennis qui m’a percuté le nez quelques secondes après…
Il faut-dire que la grande mode à l’époque était de jouer à la pala contre le mur d’un des préfabriqués, points serrés et de frapper le plus fort possible pour épater ses voisins et marquer les esprits revêches de sa puissance d’adolescent. Ben cette fois-ci, puissance n’ayant pas voulu rimer avec précision, c’est mon pif qui avait dû tout digérer… Ensuite le choc sur les fesses en tombant avait dû tout finir d’imprimer dans ma caboche parce que de toute évidence le grand troisième qui était venu récupérer sa balle avait bien rigolé en récupérant le dit objectif et en lançant à son copain un “Bel arrêt petit!” dont je me souviens encore… Un certain Bénito, à l’époque, terreur de la cour…
Petit, oui, certes j’étais petit, mais finalement dans tout ça une chose ressortait déjà : il me fallait être le plus souvent possible seul, ne pas se confronter à des gros bras qui à chaque fois ne me donnaient pas que de bons souvenirs et… Cultiver mes plantes. Voilà ce qu’allait être mon avenir.
Plantes c’est large. C’est grand du point de vue des possibilités que cela offre, des haricots dans la chambre, des Sureaux en pot et un Chêne en plateau au pied de mon lit peut-être, mais déjà je savais que le vert m’irait bien.
Forcément je me voyais père, marié deux enfants, un chien, des chats, tout ce que mes parents m’ont dessiné comme modèle mais en plus se profilait cette envie d’explorer les possibles dans un domaine végétal et animal.
Ça s’est précisé petit à petit pour finalement briller comme une évidence, la plante qui m’occuperait le plus serait celle de mon grand-père, celle qui lui a donné à manger et à boire de si nombreuses années et qui a permis à mon père lui aussi de grandir. Cette plante a tuteuré tellement de ceux que j’aime que c’est moi qui la tuteurerai à mon tour et l’aiderai à croître pour que la boucle soit bouclée.

Alors le temps a passé, alors les saisons se sont écoulées, les Bénito ne m’impressionnent plus désormais et les Jean-Phi se sont éloignés. Mais en moi cette envie a continué à croitre.
Les chats sont arrivés, se sont croisés et continuent à aiguiller mon quotidien, et j’ai su voir et charmer ma moitié. Celle ondulante et féline qui a su me donner mon bourgeon, mon rameau multicolore toujours en croissance toujours-là pour me faire grandir et me rappeler que ma jeunesse pas si loin que ça de moi est malgré tout en train de s’éloigner.
Quarantaine grisonnante, quarantaine bien en jambe, quarantaine fatigante parfois qui rappelle désormais que le corps et l’esprit ne sont pas toujours liés.
Les mains, les yeux, le cou se couvrent de sillons herculéens patinant la façade de gamin enfermée à l’intérieur.

Ce week-end j’ai quarante trois ans… Quarante trois printemps, quinze mille six cent quatre vingt quinze levers de soleil, et le temps qui s’échappe lorsque au détour d’un couloir un reflet dans la glace me renvoie une image un peu plus courbe de mon corps que celle que j’avais en mémoire.
Que reste-t-il de mes onze ans dans cette cour ? Ai-je réussi à prendre la direction que je voulais ? Tout est là, tout est dit.
Quarantaine comme une pause dans son existence qui vous pousse à regarder un peu en arrière et à se demander quelle est la part de soi dans tout ça, quel est le fondement de cette balle qui percutant votre boite crânienne vous marque à vie. Pourquoi cet instant ? Pourquoi cette image parmi tant d’autres comme l’ aiguillage de vos souvenirs saisi au vol ?

Je suis bien dans mon sillon, je suis heureux dans ma vie ne luttant plus contre le temps, acceptant mon corps et le respectant pour ce qu”il permet à mon esprit de réaliser. Je ne me bas plus contre lui je l’accepte, il est là et moi avec.
Bien encadré, épaulé, aimé, aimant, est-ce cela le bonheur, le bien-être, bien campé dans son temps ne ressentant son corps plus que comme un ami que l’on a désormais apprivoisé et que l’on sait écouter pour avancer plus loin ?

Quarante trois ans, je me retourne et je me vois quittant la cour, mouchoir au nez et Jean-Phi qui porte mon sac…
Je me tourne encore un peu et c’est ma femme que je vois, toujours là auprès de moi, toujours guidant mes pas d’ado mal dégrossi et couvant de ses bras mon corps d’avorton. Un tour de plus et c’est le fruit de nos âmes qui me tend les bras, la raison de tout cela, l’explication aux pourquoi permanents, la douce brise qui justifie tout.
Que mes quinze mille six cent quatre vingt quinze prochaines journées soient aussi belles que celles qui viennent de s’écouler, je repars vers l’avant, je relance le film de ma vie, je ne change rien, j’accepte tout et surtout les caresses aimantes de mes deux femmes.

Nicolas.

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