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Fier et volontaire

7 février 2015 | Par Nicolas Lesaint

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Planant dans un océan de coton je vole au dessus des coteaux, cheveux au vent, ébouriffé de toute part je déguste goulument cette incroyable liberté de mouvement qui m’est offerte. Puis retombant rapidement, le décor bascule… Il monte, il descend, poussant d’un côté puis de l’autre une prairie fleurie, estivale, douce et odorante. Le ciel s’assombrit, la tempête s’annonce et je sens la chair de poule picoter mes bras. Tout s’accélère à la vitesse de la lumière. Un éclair, un flash vif puis c’est le froid qui arrive comme des aiguilles minuscules qui lacèrent mon front. Tout se transforme, s’étire, je bascule, je bascule, je tombe, tout est noir et brutalement… C’est le choc…

J’ouvre un œil. Autour de moi il fait noir et pourtant mon assoupissement n’a pu être que bref. Rien n’a bougé. Mon thermos est là, mon bonnet aussi sur le front me pique un peu et ma couverture a glissé libérant mon bras droit qui ressemble à un pain de glace que l’on aurait sorti du frigo. De la buée sort de ma bouche, j’ai froid.

Quelle heure est-il ? Peut-être deux heures du matin. Un coup d’œil rapide au tableau de bord me le confirme, c’est bien ça, j’ai dû m’assoupir une petite demi-heure.

Impossible de voir dehors tout est recouvert de givre et me confirme que comme hier la nuit sera courte et ravageuse. Alors je tourne le contact et le moteur démarre… Un raté puis ça y est le gasoil arrive au moteur imprimant une réelle compression et le ronronnement se met en place annonciateur d’une chaleur à venir qui me rassurera un bon quart d’heure. Je replace mes gants, enfonce mon bonnet, rabaisse les manches de mon pull et décide de me servir une tasse de café encore tiède de cet après-midi. Un peu de chaleur supplémentaire et de fumée à l’intérieur de mon refuge.

Comment ai-je pu en arriver là ? Comment se fait-il que moi qui aujourd’hui ai 62 ans je sois dans cette voiture en plein hiver à essayer de survivre. Comment comprendre que moi l’Andalou fier et puissant je sois, à l’âge où je devrais penser à reposer mon vieux corps, réduit à essayer de ne pas voir la température de mon abris baisser en-dessous de 0°C. Pourtant une carrière professionnelle j’en avais une et une belle, responsable d’affaires fleurissantes j’ai cru en un avenir qui me permettrait de préparer sereinement mes vieux jours et le début de vie de mes enfants qui aujourd’hui sont loin de moi. Comment est-ce que moi Angel je puisse être là à regarder dans le vide en buvant un peu de caféine et voir couler cette larme glacée que j’ai gardée en moi toute la journée ? Et puis la crise espagnole est arrivée et a tout emporté, tout détruit, et ravagé les humains solidaires que nous étions. Alors je suis parti sur les routes. Les fruits à droite, une saison à gauche, un sourire pour convaincre que mon âge et mon corps fatigué ne sont pas un obstacle pour réussir à gagner mon pain.

Pas d’adresse, plus d’adresse ou si une temporaire, une qu’on vous donne du coin des lèvres pendant une année pour vous aider à monter votre dossier de travailleur étranger, pour avoir un lieu, ne pas être définitivement un fantôme banni des autres. Ouvrir un compte, recevoir sa paye et en envoyer la pus grosse part vers ceux, plus jeunes, qui comptent encore sur moi, là-bas.

Arrêter le moteur, oui, l’arrêter pour ne pas se retrouver dans la situation d’hier où cette douce chaleur et ces pensées vagabondes m’ont entrainé ailleurs, dans un monde plus doux et dans lequel j’ai basculé jusqu’à ce que le moteur à cours de carburant s’étouffe.

Il faut que je dorme, il faut que je me repose. Mais mon corps me fait mal, il me crie d’arrêter tout cela mais je ne le peux pas, je ne le peux plus pourtant  il faudra bien qu’il obéisse encore un peu.

Cela fait un mois que je suis là de parking en parking, d’aires de repos en aires de repos, travaillant dans les vignes la journée, me cachant des autres la nuit pour que personnes ne sachent ce que je vis. Mais je sais qu’ils ont compris. M’interrogeant le matin regardant discrètement au travers des fenêtres de la voiture, cherchant à comprendre et refusant d’admettre que ce soit possible.

Puis de l’aide ils m’en ont proposé, j’ai réussi à les comprendre un peu parce que le français m’est totalement inconnu, alors quelques gestes, d’autres saisonniers qui parlent un peu l’espagnol et on arrive à se comprendre. Mais je suis andalou, espagnol, fier et volontaire, je me suis toujours débrouillé seul et admettre aux yeux des autres ce qu’il m’arrive serait comme une nouvelle chute et des yeux de pitié en face de moi je n’en veux pas.

Quelques heures plus tard le soleil commence à apporter un peu de lumière, la température est au plus bas, -6°C ce matin dans ma voiture. Pas le courage de me brosser les dents ou d’avaler quelque chose, de toute manière il me faut du chaud. Alors, tournant la clef, ma voiture démarre et l’aiguillant vers les chemins défoncés de la propriété viticole où je travaille j’arrive le premier. Quelques pas dehors pour mettre mes bottes et je suis prêt. Hassan arrive, les autres aussi. Un bonjour comme si de rien était entre fumée, buée et neige virevoltante nous nous mettons au travail pour tomber les bois que les tailleurs nous ont laissé.

Ma journée commence, je suis Angel, j’ai 62 ans, espagnol d’origine, je travaille du mieux que je peux pour survivre à cette vie de chien que cette société m’a donnée. Je suis fier, je suis indépendant, je ne veux pas être aidé, je ne veux pas que tout cela se sache mais je vois bien ce jeune chef de culture qui me tourne autour et essaie de savoir et de comprendre ce qu’il se passe. Je pourrais être son père, il pourrait être mon fils…

Peut-être vais je le laisser m’approcher et m’aider, peut-être, peut-être que sa culpabilité d’être témoin de cela lui donnera la capacité de trouver une solution même si l’administration et les organisations existantes lui montre l’impossibilité de s’occuper décemment de cette marée humaine qui dehors tous les soirs est là à survivre pendant que lui, bien au chaud au fond de son lit dort d’un sommeil réparateur.

Nicolas.

Commentaires(1)


  1. Déjà cet homme sait que tu le vois et doit te remercier chaque jour de l’embaucher alors qu’il a 62 ans.
    Ne souffre pas Nicolas d’un mal que tu ne peux pas guérir tout seul.
    Tu es là.
    C’est déjà beaucoup.
    La solution va venir.
    J’ai confiance en tous ceux qui te lisent.

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