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Trouver sa palette des gris…

4 février 2015 | Par Nicolas Lesaint

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Le verdict est aujourd’hui tombé, souligné par le marteau du juge médiat frappant frénétiquement son bureau en chêne, raisonnant encore dans nos têtes pour signifier à tous que la messe est dite et que l’échec est là. Échec, échec, échec de nos politiques et de leurs promesses d’améliorations écologiques, échec des agriculteurs et de leur soi-disant volonté d’être plus propres, voilà qu’une fois de plus on nous montre que nous ne sommes que des mauvais, des pollueurs et des indécrottables destructeurs de notre milieu. Le plan Ecophyto qui visait à réduire de 50% en dix ans, à partir de 2008, la quantité de produits phytosanitaires en agriculture n’a pas réussi, pire, les indicateurs nous montrent que cette consommation aurait augmenté de 5% en moyenne par an et même de 9% en 2013 ( ICI ).

Alors que faire ? Comment réussir à s’améliorer et à tendre vers quelque chose de plus vertueux ? Parce que oui, contrairement à ce que résument certains médias, nous cherchons tous, nous viticulteurs, à nous améliorer. Contrairement à ce que certains cherchent à distiller dans les oreilles du grand public nous ne nous réjouissons pas de traiter davantage lorsque nous sommes amenés à le faire. Nous ne nous frottons pas les mains de plaisir lorsque tonne l’orage ou tombe la grêle, non. Acheter des produits phytosanitaires, quels qu’ils soient bio ou pas, c’est dépenser des sous et en agriculture tout le monde sait bien qu’un sou est un sou. Ne plus traiter du tout ou quasiment plus ? Montrez-moi une exploitation en Gironde qui produit et atteint un niveau de production lui assurant une rentabilité économique et donc une viabilité sans entrées de salaires extérieurs à l’exploitation viticole ? Certains traitent moins que d’autres, c’est certain, il y a diverses politiques protectionnistes qui amènent à ouvrir plus ou moins le parapluie assurant une protection sans faille ou une tolérance à la présence de certains ravageurs. Et c’est bien là en effet qu’il nous faut continuer de travailler. Malheureusement certains millésimes dans certaines régions resteront toujours présents pour nous rappeler qu’une pression parasitaire n’est jamais la même d’une année sur l’autre et que forcément on y adapte son programme de protection. Les utilisateurs de cuivre l’ont bien compris avec un raisonnement des quantités maximales utilisables calculées sur plusieurs années. Alors oui des fluctuations il y en aura encore mais ce qui me chagrine le plus c’est plutôt, une fois de plus, la manière dont sont présentées les choses qui aiguillent le lecteur vers un objectif précis de communication. Parce que le principal argument dénonciateur mis en avant dans tous les articles que j’ai pu lire sur le bilan de ce plan Ecophyto 2008 était surtout une certaine quantité de produits phyto utilisés ramenée à l’hectare cultivé. Les fameux 3.4Kg de produits phytosanitaires par hectare…

“La France consomme beaucoup de pesticides parce qu’elle a beaucoup de surface agricole, viticole et arboricole : on cumule donc un volume plus important que les autres pays européens. Ramené à l’hectare, on est, avec 3,4 kg/ha, dans la moyenne européenne [4 kg/ha en 2011-2012].” ( Stéphane Le Foll).

Très bien, mais de quoi parle-t-on ici ? De quels produits phytosanitaires ? Bio pas Bio ? Lorsque l’on sait que très souvent les produits classés Bio sont utilisés à des quantités par hectares supérieures à ceux dits “conventionnels” parfois homologués à des doses de l’ordre de 125ml/ha  alors qu’une bouillie bordelaise peut être utilisée aux environs de 2Kg (oui je sais il y a des Bio qui en utilisent encore moins par traitement mais bon c’est un ordre de grandeur acceptable) on peut se demander si la base du raisonnement est bien la bonne. En réduisant la part des produits dits conventionnels forcément on augmente celle de ce genre de produits. C’est mon cas. Cette année la part des produits de contact a fortement augmenté et si je fais le bilan des quantités de produits phytosanitaires utilisés oui elle a globalement augmentée mais oui j’ai aussi réussi à être moins utilisateur de produits de synthèse alors une fois de plus ne mélangeons pas tout et ne racontons pas n’importe quoi. Une quantité de produits phytosanitaire brute par hectare ne veut strictement rien dire et n’est pas un indicateur de réussite ou d’échec dans la politique que l’on s’était fixée. Il faut aller plus loin et décortiquer les choses mais bien souvent la globalisation et la simplification est toujours plus facile et plus porteuse de fausses idées.

Évidemment qu’il faut essayer de privilégier ces fameux produits dits de “Bio contrôle” dans le futur et déjà vient de sortir le premier désherbant d’origine parfaitement naturelle à base d’huile de Colza (ICI). Et même si celui-ci reste apparemment encore plus cher qu’un Round-up, à plus fort grammage par hectare ( ça va pas plaire au joli calcul précédent…) et certainement moins efficace, c’est un bon début et j’espère bien qu’il ouvrira la voie à des petits frères très bientôt.

Mais pour autant ne rêvons pas, une réduction générale de 50% des produits phyto d’ici 2025 ne sera pas possible ou alors tout dépend une fois de plus de ce que l’on parle : une diminution de 50 voire 100% d’une certaine classe de produits, oui. Une diminution des quantités par traitement de certains produits de contact en réussissant à mieux contrôler sa qualité de pulvérisation, certainement. Mais réduire pour réduire en disant aux prescripteurs “à vous de diminuer les doses de matières actives par hectare sinon vous aurez des pénalités” ne risque que de les voir tentés de rattraper ces pénalités sur le coût des fournitures de ces mêmes produits ce qui se répercutera sur le viticulteur lui-même.

“On va mettre en place un dispositif expérimental de certificats d’économie de produits phytosanitaires [CEPP], avec une obligation pour les distributeurs de ces produits de baisser de 20% le nombre de doses utilisées sur cinq ans. Au lieu de vendre un produit, ceux-ci seront incités à vendre plus de services, c’est-à-dire apprendre aux agriculteurs à utiliser la juste quantité ou des techniques alternatives. Pour évaluer les progrès, on se basera sur les Nodu, l’indicateur de référence utilisé pour évaluer le nombre de doses de pesticides utilisées en agriculture. Si un distributeur n’atteint pas son objectif de 20% en cinq ans, une pénalité de 11 euros par Nodu non économisé lui sera appliquée, soit l’équivalent de sa marge nette.”(Stéphane Le Foll)

Et puis réduire pour réduire peut dans certaines circonstances amener à une augmentation des résistances de certains parasites entraînant des catastrophes économiques. Parce que oui, il y a malgré tout de l’économie derrière, de l’économie mais aussi de l’affectif, de l’humain et de la santé et tout cela doit être pris en compte si l’on veut pouvoir avancer harmonieusement dans ce projet qui a au moins l’avantage de proposer quelque chose, de poser le débat et d’essayer d’avancer même s’il nous reste toujours en bouche un sentiment de “c’est le gouvernement précédent qui a lancé la chose alors on n’est pas responsable du côté “réalisable” ou pas de la chose…”  Pour pouvoir atteindre les objectifs que l’on se fixe il faut toujours savoir prendre en considération l’ensemble des tenants et des aboutissants et surtout définir des objectifs réalistes et réalisables sans quoi, sachant parfaitement qu’ils sont irréalisables personne ne cherche à les atteindre.

Même si j’entends beaucoup de détracteurs lancer à tout va des “2025 !! Et pourquoi pas 2050 ou 2075 tant qu’on y est, quitte à éloigner le plus possible la date fatidique du constat d’échec autant ne pas se gêner ?”, j’estime que ce plan a au moins l’avantage d’exister et d’essayer d’avancer dans le bon sens n’en déplaise à ceux qui savent déjà tout et ont tout compris.

Certainement est-il imparfait, mais je ne suis pas dans les petits papiers pour connaître l’ensemble des outils prévus et des moyens de mesure de la performance de chacun, j’espère juste qu’ils seront bien pensés et surtout collégialement partagés pour que les progrès déjà réalisés continuent à se faire et qu’on arrive à les rendre visibles aux yeux de ceux qui sont encore à convaincre aujourd’hui de notre volonté de mieux travailler.

Tout n’est pas noir, tout n’est pas blanc, un constat d’échec peut déjà être un résultat important, c’est ce que la recherche m’a appris, à nous de créer la palette des gris qui nous fera avancer dans le bon sens.

Nicolas.

Commentaires(2)

  1. Guillaume Gondinet


    Nicolas, que risque-t-il d’arriver à part une augmentation des prix des phytos ?..

    Tant qu’il n’y aura pas de vraies mesures incitatives pour cultiver différemment et sortir de la phyto-dépendance, que ce soit en promouvant les produits de bio-controle et des techniques différentes pour tenter de sauver la vie des sols (n’est-ce-pas déjà trop tard?), pourquoi les mentalités changeraient-elles ?

    Enfin, ne risque-t-on pas un nouveau scandale à terme avec l’utilisation maximisée du cuivre ?


  2. Chercher à sortir de la phytodépendance, il le faut, certes, encore faut-il que l’on aie des outils pour cela et que l’on cherche vraiment à mettre en avant les efforts de ceux qui déjà depuis longtemps cherchent à évoluer, qu’ils se sentent valorisés et non culpabilisés comme les différents médiats le font trop souvent. Parce qu’en plus bien souvent ce sont les plus consciencieux qui prennent pour eux toutes ces critiques et ces caricatures et qui se battent pour justifier quelque chose qui les animent depuis longtemps. Se passer totalement des phyto, il ne faut pas rêver cela n’est malheureusement pas possible dans une monoculture telle que la vigne, quant au cuivre je suis tout à fait d’accord pour dire que ce produit phyto n’est pas une fin en soi et que l’on connait parfaitement ses conséquences négatives sur les sols. Le bâton comme menace ? il n’y a que cela de vrai, mais je le verrais plutôt comme une incitation à avancer en donnant des directions précises, des sorties de produits du réseau commercial et un partenariat plus serré avec une recherche à qui l’on ne donne pas les moyens qu’il faut pour nous trouver de nouveaux outils. Faire basculer la profession sur le même principe que celui des AOC qui nous pousse à restructurer notre vignoble en étalant ces arrachages et ces replantations mais en sachant clairement que l’on n’y coupera pas. Je suis tout à fait d’accord que personne ne changera vraiment, sauf les gens de bonne volonté, s’il n’y a pas des risques de sanctions économies ou d’amandes forfaitaires mais là je pense qu’elles seront subies et non actives comme elles devraient l’être.

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