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Tous à poil sous les nuages…

13 septembre 2016 | Par Nicolas Lesaint

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Aujourd’hui j’attends.

Nez en l’air, truffe au vent, j’attends.

L’œil aux aguets, la narine fébrile je regarde, je scrute l’horizon en me demandant à quelle sauce nous allons être croqués… Comme toujours dans ces cas là je me plante sur la croupe du Pêcher et je regarde, face à l’ouest, la couleur du ciel, la forme des nuages, l’opacité de cette masse qui toujours à un moment donné prend en bloc pour fondre sur ma tête. Mais bizarrement, il est onze heures et le vent me souffle dans le cou de me retourner…

La première salve viendra du sud cette fois-ci. D’abord une chaleur étouffante, puis la luminosité baisse pour laisser place à un rideau obscur encadré de zébrures lumineuses ronflant au loin. C’est Créon qui est dessous, de toute évidence, et ça monte vite, ça glisse vers moi à la vitesse du vent qui maintenant bouscule les quelques mèches libres de mes cheveux. Puis cette fois-ci c’est la bonne, deux lumières successives accompagnées instantanément d’un bruit dévastateur m’obligeant par réflexe à rentrer la tête dans les épaules, comme si cela pouvait suffire à me protéger de la puissance d’un orage…

La pluie est là, elle tombe drue, collant instantanément la poussière au sol et révélant l’odeur de mon enfance, celle où je suis dans la cour de l’école de Louey. La pluie tombe sur le magnifique bitume faisant office de terrain de foot et l’odeur monte alors jusque dans mes narines pour y imprimer un souvenir qui trente cinq ans plus tard viendra s’allumer dans ma tête.

Un moment de plaisir, un instant d’insouciance, un je ne sais quoi d’enfantin qui me replace quelques secondes dans la stature de celui qui vit le moment présent et ne fait qu’apprécier ses sens. Il y a le vent qui me rafraîchit, il y a cette eau sur mes joues et cette odeur qui me dit que l’on va bientôt tous se retrouver serrés sous le préau; on changera de jeu voilà tout et puis après on sautera dans les flaques, tout en propulsant de l’eau à grand coups de pieds pour savoir qui est le plus fort…

Mais voilà, j’ai bientôt quarante cinq ans, je ne suis plus dans les Hautes Pyrénées mais en Gironde à Saint Loubès et de mon insouciance enfantine il ne me reste que des brides trop souvent écrasées par mon côté terre à terre. Je suis viticulteur et désormais l’orage et la pluie ont pour moi un autre goût bien plus souvent amer qu’amusant.

L’orage passe. Celui-là.

Quelques millimètres qui n’auront aucune espèce d’efficacité sur la problématique culturale du moment mais un instant au moins la température aura chuté pour rafraîchir les corps. Pour les esprits ce sera autre chose car tout le monde le sait bien, ce soir il va se passer quelque chose…

Ce soir on nous l’annonce c’est la fin de l’été, du moins de celui que l’on connaît depuis un mois et demi. Depuis début juillet, pas de pluie, plus de compensation de l’évapotranspiration des végétaux par un apport salvateur d’eau du ciel. Non la nature se débrouille avec les stocks de printemps et en fonction des réserves disponibles, cela se passe plus ou moins bien.

Le front viendra du sud, puis de l’ouest on nous le dit on nous le répète depuis trois ou quatre jours avec des variations de cumuls prévus parfois astronomiques pouvant terroriser le plus impassible des vignerons. Vendredi c’était 150 mm sur Libourne et pour nous plutôt 80 mm… Aujourd’hui et après de nombreux allers et retours nous voici prêts à affronter aux environs de 50 mm en alerte orange pour risques de vents violents et de grêle…

Alors depuis ce matin je reste envahi par un je ne sais quoi qui me pousse à ressentir la fin de quelque chose. Un retour à la réalité après avoir passé un mois et demi à ne plus me soucier de la météo parce qu’aucun événement cataclysmique risquait de nous atteindre. Une vie insouciante pendant tout ce temps qui aura mis notre peur permanente de tout perdre en stand by. Un répit, une île déserte, une oasis de calme que désormais je sens s’éloigner.

Je sillonne nos vignes, je prélève du raisin pour un nouveau contrôle de maturité qui pourra me montrer l’impact de cette pluie à venir sur la maturité. Je regarde, je scrute et je ne sais pourquoi je me surprends à raisonner comme si demain de toute manière tout sera différent. Le paysage sera forcément là, les vignes aussi mais il y aura eu cette bascule quoi qu’il arrive qui ajoutera une pincée d’urgence. On amorcera la descente, l’accélération se fera et freins en mains nous ne contrôleront pas forcément tout ce qui nous arrivera.

A 17h le risque monte et derrière lui les scénarios imaginés par un monde de prévisionnistes cherchant tels des voyants aveugles à prédire un avenir déterminant nos vies.

Ce soir je me coucherai certainement tard…

Ce soir le poste d’observation de la fenêtre sera bien occupé et les radars d’orage en temps réels seront activés. Certaines communes tireront leurs fusées, histoire de se dire que ce coup là, aussi prêt de la récolte, on aura fait le maximum de ce que l’on pouvait faire pour protéger une année de travail et d’investissements physiques et financiers.

Mais la Nature est là et bien là et dans son besoin de rééquilibrage des énergies elle saura lâcher les vannes libérant des forces qui je le sais déjà me réveilleront en sursaut dans mon lit. Alors je bondirai, alors je courrai vers la fenêtre de la chambre pour ouvrir les volets et voir même impuissant ce qu’il se passe au dehors… Croire qu’en regardant et en refusant d’ignorer on peut encore protéger un peu de soi, un peu de raisin, un peu de vin.

Ce soir j’ai peur.

Ce soir j’attends.

Incapable de penser à autre chose qu’au fait que si le drame se produit nous ne sommes pas prêts à démarrer pour sauver les meubles. Incapable de ne pas me dire que de toute façon on sait que forcément certains seront touchés si l’événement se déroule tel qu’on nous le dit…

Alors ce soir nous en sommes tous là, au même endroit, têtes en l’air à regarder le ciel et à se demander si cette couleur de nuages est bien normale.

Ce soir nous sommes tous à poil sous les nuages face à ce qui s’annonce, à la merci du ciel et des éléments.

Ce soir nous sommes vignerons.

Tout simplement…

Nicolas.

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