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Venez, on vous expliquera…

5 octobre 2017 | Par Nicolas Lesaint

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Ce matin tout en roulant dans le brouillard matinal imbibé d’un “Dreamer” de Radiohead, mon esprit vagabondait dans les journées à venir. Nous sommes aujourd’hui le 05 octobre, les vendanges ont débuté le 13 septembre et nous en sommes à seulement 20 hectares de rentrés dans le chai sur les 65 (je parle là en surface GPS) de la propriété… Oui, il nous en reste donc 45 à sillonner…

Les coupeurs sont partis, ils auront donc fait huit jours de ramassage. Moins nombreux que d’habitude la perte de temps aura été énorme pour réussir à récupérer l’ensemble des parcelles et surtout des zones non touchées par le gel. Pour l’instant sont au chaud l’équivalent de 400 hl de vins finis d’un niveau potentiel de Grand vin, soit une base de 35hl/ha de vin sur ces parcelles où malgré tout nous aurons fait tomber du raisin pour assurer le niveau qualitatif de cette cuvée. Faire tomber d’un côté alors que l’on sait que l’on va terriblement manquer de l’autre… Désormais, seule ma machine va donc tourner, cette abominable bestiole tellement caricaturée par certains alors que l’on ne peut qu’utiliser maintenant parce que l’on sait de façon certaine qu’il serait impossible de valoriser son équivalent humain, soit 35 coupeurs et cinq porteurs pour nous… Qu’on ne me cherche pas des noises une fois de plus sur ce sujet sur lequel seul un ignorant pourrait encore tenter d’y mettre en avant une fantasmatique destruction du tissu social. Cette année encore, c’est elle qui permettra d’aller aussi loin qu’on le souhaite pour que ces parcelles gelées puissent tenter d’atteindre la maturité qu’elles peuvent nous donner d’habitude.

On a donc attendu, la peur au ventre, les tripes serrées à regarder le ciel et à comparer les différentes météos, subissant de plein fouet cet automne lourd et humide de la semaine dernière faisant s’accélérer lundi nombre de ramassages. Au 30 septembre il restait 10% des raisins sur pieds en Gironde… Nous c’était plus de 60%… Forcément lundi matin les Cabernets sur Graves ont commencé à montrer des signes de faiblesses nous obligeant à démarrer plus vite que prévu. Mercredi se fut les Cabernets franc sur Graves et aujourd’hui se sera les premiers Merlots gelés. Ceux-là même qui forcément seront destinés à de l’entrée de gamme mais dont on sait qu’ils doivent être les plus mûrs possibles pour assurer la qualité habituelle. Il serait trop facile de privilégier les grandes cuvées et de dépouiller l’entrée de gamme ne lui laissant que les parcelles les plus compliquées, alors non, là aussi il nous faut continuer à “jouer” avec le feu pour y arriver.

Le problème important restant la cuverie. D’habitude parfaitement adaptée à notre capacité de rentrée elle se trouve aujourd’hui démesurée par rapport aux rendements par hectare suite au gel. Toutes les petites sélections ont été privilégiées et les deux dernières petites cuves attendront les parcelles sur Argiles les plus belles. Mais aujourd’hui nous n’avons plus le choix, il nous faut commencer une cuve de 180hl en sachant que remplie à 80% soit 150hl de vendanges nécessitera de parcourir quasiment 15 ha… Trois jours pour la faire au minimum avec tous les problèmes de refroidissements et de maintiens que cela peut représenter.

Alors les journées deviennent interminables remplissant une benne et demie en une demie journée… Le tableur excel s’incrémentant tellement lentement…

Puis il y a l’espoir, puis il y a la démonstration évidente que 100% des gagnants ont tenté leur chance avec sur dix hectares à l’extérieur, sur Argiles, des Merlots qui sont là et promettent de belles choses. L’endroit même où j’avais été totalement désespéré en avril. Le cœur de notre Grand vin et du Balthus sur Argiles entièrement détruit, attendant trois semaines avant de nous laisser apercevoir les premières nouvelles pousses vertes… Et puis des grappes, oui des grappes, en moyenne 3 à 4 par pieds, incroyables de surprise, irréelles de plaisir, le tout accompagné de bilans foliaires nous permettant de croire que tout était possible si et seulement si l’été indien pouvait venir. Ces raisins ont résisté au terrible week-end dernier, peut-être grâce à ce retard de maturité celui-là même qui aura permis aux peaux de résister à l’humidité et à la chaleur ambiante.

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Les dix jours à venir sont beaux, ils sont froids la nuit, chaleureux la journée et le botrytis n’étant que très peu présent l’espoir de récupérer 100hl de plus de Grand vin se fait de plus en plus précis. Le symbole de la raison farouche qui nous aura fait nous battre toute cette saison et le sentiment clair et précis désormais que sur Merlot, lorsqu’il gèle, il vaut mieux être détruit totalement que de garder une partie de la végétation du printemps.

Alors oui il y aura eu un antibotrytis au printemps réalisé ici, pour tenter d’aller le plus loin possible, celui-là même absent sur beaucoup de parcelles que l’on ramasse dans les trois jours à venir parce que ça “décroche” comme on dit et qui ne pourront faire que de l’entrée de gamme. Un traitement certes de synthèse mais connu pour ne laisser aucun résidu dans les vins. On s’y attache, on y travaille et cela sans attendre d’y être obligé contrairement à ce que certains s’amusent à sous-entendre sur le net. Des personnes hautement médiatisées capables d’avoir en quelques jours plusieurs centaines de milliers de vues leur permettant d’affirmer haut et fort des convictions trop souvent basées sur des idées déformées d’un métier qu’elles ne pratiquent pas. Accepter d’avoir une forme outrancière pour asseoir des idées politiques et des convictions écologiques que beaucoup d’entre nous défendent ne me convient pas et ne me conviendra jamais. Abandonner son éthique, le reconnaître et malgré tout surenchérir caché derrière son PC doigt bien haut narguant les contradicteurs en sachant pertinemment qu’ici celui qui parle le plus fort a raison. Critiquer, dénigrer, insulter, à juste titre ou de façon fausse de toute manière il en restera toujours quelque chose et cela servira la cause… Cela me rappelle que trop des moments sombres et des techniques totalitaristes trumpiennes ayant prouvé leur efficacité auprès des personnes peu au fait des sujets abordés. Construisons un mur entre les conventionnels et les autres et cachons nous bien derrière.

Pourquoi toujours opposer et caricaturer les différentes approches alors qu’on n’ est pas foutu de savoir comment on fait quotidiennement pour gérer une propriété viticole, comment on assure un chiffre d’affaire par rapport à un coût de production comment on s’adapte à un millésime et comment on est capable de faire la différence entre ce qui est possible de faire par la règlementation et ce que l’on décide de faire réellement sur ses vignes et ses vins? Comment peut-on mélanger volontairement la notion d’intrants et d’additifs, le premier n’étant là que pour assister la technique de production et n’entrant en rien dans la composition du vin final puisque évacué et retraité tout au long du procès technique? Oui, retraités, parce que l’on a obligation de le faire depuis de nombreuses années et pas seulement parce que l’on utilise des produits de synthèse, des produits naturels tels que le marc ou les lies peuvent eux aussi générer des catastrophes écologiques de masse. Mais suis-je bête peut-être existe-il une différence entre “catastrophe écologique” et “catastrophe écologique”…

Nous sommes dans un monde de caricature et de désinformation où certains décident de se nommer pourfendeur d’une mission collective sans en avoir ni les compétences techniques ni celles d’un orateur philosophique avec suffisamment de recul sur soi pour savoir quand il dérape honteusement. Mais que voulez vous, faire du buzz a toujours été pratiqué pour valoriser son image ou celle des évènements économiques que l’on décidait de monter en son nom, la ficelle en est une fois de plus ici si ridicule.

Mais cela marche malgré tout, cela fait son chemin dans les esprits des néophytes ne nous permettant pas d’aller plus vite dans les démarches d’améliorations environnementales que l’on s’est fixées depuis des années mais au contraire nous mettant dans des situations de conflits et d’agressions permanentes avec des consommateurs et des voisins nous ressortant un argumentaire tronqué, déformé, perclus de certitudes et empêchant désormais le moindre échange constructif. Un mouvement bonnets rouges, une anarchie révolutionnaire transpirant dans des paroles qui vous pendraient au réverbère si elles le pouvaient…

Mais voilà, la viticulture ne se fait pas sur le net ou dans les livres, elle ne dépend pas d’échanges hystériques et de bastonnades virtuelles avec mises au ban de la société des “amis” par des blocages ou des signalements aux autorités supérieures dictatoriales, ça serait trop facile. Elle est sur le terrain, en mouvement, en usures des corps et en réflexions permanentes sur comment s’améliorer. En regardant ses bilans économiques, en calculant ses coûts et en empruntant sur plusieurs années pour se payer le nouvel outil qui va permettre d’abandonner 10 ou 20% de surface de plus traitée jusqu’à présent avec encore un peu de ce round up symbole de Monsanto et d’une économie à proscrire à juste titre. C’est trouver les bons interlocuteurs capables d’imaginer ces vins dont la droiture ne sera jamais écrasée par un “vivant” lui conférant un aléatoire gustatif attirant, rencontrer, parler et ECOUTER surtout ECOUTER ceux qui ont l’expérience et qui sont prêts à la partager pour que les choses grandissent et ne restent pas au niveau de la microexploitation. Trouver les compromis, accepter d’avancer à pas lents mais continuer à le faire en refusant les croches pieds arrogants de ceux qui pensent savoir.

Alors après il restera vous, ceux qui vivez cette époque et toutes ses dérives, vous et vos esprits critiques qui doivent vous obligez à ouvrir votre esprit aussi à ceux qui ont un petit mégaphone, lisez, lisez, écoutez, et surtout déplacez-vous pour entendre ce qui se passe réellement sur le terrain, prenez les statistiques pour ce qu’elles sont et non pas pour ce que l’on veut qu’elles soient voyez le chemin parcouru et celui qui est désormais emprunté par la profession, ne caricaturez plus et ne cédez pas à la facilité. Il n’y a pas de bons et de mauvais vins en fonction des  techniques culturales et des philosophies choisies, il n’y a que des vins à boire et des viticulteurs à connaitre et ce quel que soit la taille de leur propriété viticole.

On m’appelle…

Un problème au chai…

En effet, ils n’arrivent pas à faire rentrer dans la cuve le soixante dixième intrant oenologique que nous voulons utiliser cette année, c’est comme les produits phytosanitaires il parait, plus on en utilise et plus on est contents…

Ah bon c’est pas comme ça que l’on fait du vin? Vous voyez, ça y est vous commencez à comprendre, venez nous voir on vous expliquera mieux le reste ;-)

Nicolas.

Commentaires(8)


  1. Merci pour ce billet et ta prose.
    J’ai hâte de te rencontrer car nos chemins se sont croisés un jour triste d’avril sur ce réseau social FB ou tant de gens aux mains douces nous expliques notre métier.
    Que Bacchus te protège Nicolas
    Patrice


  2. Très beau billet… Très bien écrit, vivant…. on comprend beaucoup de choses auxquelles un vigneron est confronté. Merci


  3. A très bientôt Patrice


  4. Hier, la dernière parcelle de Cabernet sauvignon d’un vignoble était vendangée. La veille, elle était pour ainsi dire parfaitement saine. Dans la nuit, pourtant fraîche, beaucoup de grappes ont commencé à lâcher. Le propriétaire a invoqué, malgré le froid, la lune montante (qui s’achevait sur une magnifique pleine lune hier soir à l’horizon quand je suis sorti du labo). Impressionnant. Je vous souhaite plus de résistance. Que la Force soit avec vous.


  5. Merci de prendre le temps d’expliquer. Très intéressant et agréable à lire.


  6. Merci pour ce témoignage que j’entends aussi par ici venant de vignerons sans porte-voix.
    A les entendre et à te lire, il y a encore tant de choses à apprendre…


  7. Seule la main détient la vérité mais pas le majeur en l’air. Je comprends vos mots, Nicolas, de l’intérieur, pour les vivres parfois seul au grand vent. Je fais du bio et c’est joyeux. J’en parle parfois, comme vous sur mon blog. .. J’ai rêvé longtemps ce métier, je le fais, comme je le ressens, petit, tout petit, les bras ouverts. Oh, on en reparlera.

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