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Alors arrive la peur du demain…

10 mars 2018 | Par Nicolas Lesaint

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Il est des hivers comme celui que je viens de traverser, de ceux qui ne vous laisse pas le temps de vous poser, entre la mise en place et le lancement de la rénovation du cuvier, la réalisation des différents bilans qu’ils soient administratifs ou techniques j’ai surfé sur mes journées à coup de vagues violentes et de rouleaux perturbateurs.

Mais aujourd’hui je le sais bien il faut regarder devant pour commencer à coller à la réalité d’un nouveau millésime qui se met en place. Une nouvelle année, de nouveaux challenges. Certainement et pour beaucoup la plus importante de notre carrière. Car d’elle dépendra beaucoup de choses, l’avenir se façonnera écrivant le destin de nombreuses propriétés viticoles. 2017 a été ce que l’on sait… Du moins pour de nombreux viticulteurs même si certains ont eu la chance ou les moyens d’être épargnés par le gel dévastateur du 27 avril, c’est 2018 qui décidera si le jeu reprendra ou si…

C’est cette nuit que je suis revenu sur terre, c’est cette nuit que la peur est arrivée. Sournoisement, avidement elle a dû s’infiltrer dans un de mes rêves perdu au fin fond de mes montagnes et m’a frappé comme un éclair puisque d’un sursaut je me suis retrouvé assis dans mon lit la boule au ventre à compter mon nombre de chauffeurs à voir cérébralement les révisions de matériel encore en attente et cette courbe des sommes de températures me disant que nous sommes sur les bases du millésime 2017… Alors j’ai bien essayé de tourner mon corps à l’opposé de la fenêtre, de fermer mes yeux et de repartir là-bas où personne ne peut m’atteindre mais inlassablement je voyais les vignes, je sentais le vent le froid ce soleil de 11 heures après le grand choc… Et le côté aléatoire d’une lutte sanitaire sur un vignoble dont on sait qu’une part de roulette nous accompagne chaque année… Il ne faut pas, tu ne dois pas te rater cette année, encore moins que d’habitude, pas d’erreur possible pas de panne pas de perte de récolte envisageable, sinon, sinon…

Et ces chauffeurs absents que je sais spécialisés dans des compétences indispensables à la vie d’une propriété, et ces nouveaux chauffeurs à former au plus vite pour qu’ensemble nous arrivions à surmonter tout cela. Et je me vois dans les rangs, fleur passée, nouaison engagée, à chercher ce que je ne veux pas voir… Je m’enfonce dans mon oreiller, c’est le Rot brun qui me rattrape maintenant et le rappel de ce choc que j’ai déjà eu sur ce secteur, sans comprendre ce qu’il se passe ce lundi matin, je cours, je cours, je cours, je vois, j’estime puis me rassure mais mon ventre me brule j’ai l’impression que je vais vomir…

Je me redresse et me retrouve seul assis dans mon lit, brulé de l’intérieur comme la veille d’une interro que je n’aurais pas préparée. Je sens le tic tac du temps qui avance, je vois se mettre en place la tension infernale qui m’accompagnera toute l’année, cette sœur jumelle toujours sur mon épaule qui me dira rappelle toi, rappelle toi, vas, cours parce que si jamais le mal arrive c’est là qu’il sera, réveille toi, réveille toi écoute, il pleut c’est la catastrophe tu vas tout perdre… Et si tu perds tout une nouvelle fois, tout est fini…

L’année va être dure pour beaucoup, je sais qu’on va s’écrire, je sais qu’on va se parler, se soutenir et serrer les dents, penser aux autres, au gel, à la grêle, au mildiou, au Black rot et à l’image que l’on renvoie de nous. Beaucoup me disent qu’ils en ont marre et qu’ils n’en peuvent plus de ce mariage au temps, de cette soumission permanente aux éléments, je les comprends, je les comprends… Mais c’est aussi ce qui est beau il faut bien se l’avouer… lorsque cela ne nous tue pas.

Alors j’allume ma lumière, j’ouvre mon pc, couche ces mots sur mon clavier comme si cela pouvait marquer ce moment comme si je pouvais conjurer ce sort que je viens de recevoir. Yann Tiersen m’accompagne comme souvent, calmant mon ventre et mes tempes rassurant mon cerveau me disant que ça aussi ça passera, que la terre tourne et que petits grains de sables nous n’y changeront rien qu’il pleut, qu’il vente, qu’il gèle nous seront de toute manière là à courir et brasser de l’air, à tordre les sarments et à attendre éternellement ce changement de couleur sur les baies qui nous dit que oui, ça y est on tient le bon bout.

Cette nuit j’ai eu peur, cette nuit je suis retourné en enfance mais une enfance triste et étouffée bien loin de l’innocence dont je me languis. Mais ce matin le soleil brille, mais ce matin mon esprit revient à lui et calmant mon angoisse me rappelle ces vingt années passées à suivre cette liane folle et il me montre le bonheur accumulé.

Alors je me lève et m’habille, je regarde dehors et vois passer un tracteur…

La terre tourne toujours, la Nature est là, la peur s’en va…

Ça aussi ça passera, ça aussi…

Nicolas.

Commentaires(3)

  1. David Bourdaire


    C’est ça, la vie du vigneron, du terrien, du passionné qui élève sa vigne (puis son vin) comme son enfant.
    Son enfant que l’on chéri, que l’on protège, que l’on élève, pour qu’il grandisse, s’épanouisse et devienne fort.
    La peur au ventre lors de ses premiers pas et craignant la chute (débourrement), lors de l’adolescence et ses crises (gel, grêle, maladies) puis lors de son propre envole avec toute “l’éducation” qu’on a pu lui transmettre (vendange, assemblage, élevage, mise en bouteilles et vieillissement).

    Le vigneron connaît cette naissance chaque année, avec ces peurs et ces bonheurs, et il y fait face chaque année, avec son cœur et son courage.

    Je comprends chacun de tes mots, je partage, je vis chacun de tes maux, car je suis toi, dans une autre région, avec une autre météo, une autre vigne, et les mêmes peurs et cauchemards.

    Mais avec la passion, la foi en soi et l’écoute du vivant qui nous entourre, tout est possible.
    “ce qui ne te tue pas, te rends plus fort”, alors aies confiance en toi, et fais de beaux rêves.


  2. Merci David, bon millésime à toi


  3. Je suis très touché par ce que vous venez d’exprimer et partager avec nous. Votre histoire mérite d’être racontée. Vous êtres très courageux. je vous souhaite que la météo soit de votre coté !

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