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Demain… Demain je reviens…

13 juillet 2018 | Par Nicolas Lesaint

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Ce matin, comme tous les matins depuis trop longtemps mon réveil sonne sans que je sache vraiment si je suis encore dans un de mes rêves ou si c’est tout simplement le son de la télévision en dessous de la chambre qui ramène mon esprit sur terre.

Lilou regarderait elle encore un film ce soir ? À vrai dire je ne sais pas, je ne sais plus, trop de fatigue accumulée, trop de stress dans mon cortex cérébral pour réussir à faire correspondre les pièces du puzzle. Non, finalement, 5h30, même si le ciel a l’air sombre au dehors c’est bien mon réveil qui me parle, ou plutôt il baragouine quelque chose qui voudrait m’expliquer le sens d’une actualité mondiale qui honnêtement me dépasse en ce moment. Ne pas se rendormir, surtout ne pas replonger dans ce doux abîme de coton qui m’appelle… Alors je tends la main pour presser le bouton magique de ma lampe de chevet. Pas de risque de réveiller qui que ce soit en ce moment, ma douce a capitulé face à ces nuits où je saute partout parait-il, parlant et gesticulant trop fortement pour tenter de rattraper ce que je n’arrive pas à capturer la journée… Alors elle a migré au-dessus de moi pour quelque temps, histoire de ne pas contaminer tout le monde par mes singeries de rêveur viticole…

D’abord me redresser, ouvrir les yeux et patienter dix minutes que le brouillard se lève. Finalement je m’assois en prenant bien soin de ne pas me vriller les reins. Je pense ne mettre jamais senti aussi fatigué à cette époque de l’année même s’il est vrai qu’à partir de mi-juillet la condition physique n’est jamais celle du printemps. On reçoit les infos, on les analyse et les digère aussi rapidement qu’avant mais le jaillissement pour réagir n’est plus tout à fait le même. Comme si on m’avait attaché aux mollets et sur les épaules des bidons de vingt litres d’eau me calant un peu plus au fond du baquet. Mais il faut y aller, je le sais.

Je me lève, ouvre la fenêtre tout en empêchant le beau grincement habituel de nos volets en bois et je les retiens fermement pour qu’ils ne claquent pas sur la façade. Déjà on me regarde trois mètres plus bas, enfant poilu aux oreilles pointues et aux moustaches mobiles, elle m’attend, impatiente, elle connait désormais ce rendez-vous quotidien qui marque le moment où de nouveau elle pourra rentrer dans la tanière de ses humains. Dans trente minutes il faudra que je sois parti… Alors je me prépare et descends dans le noir. Un déjeuner vite pris, un départ en slalomant entre les chats puis c’est la route, doucement. Peu de monde en ce moment, pas vraiment de camions pour me freiner dans ce sas de décompression qui m’amène doucement vers Reignac où les pulvés m’attendent. Philippe est déjà là, juste le temps de préparer le bassin et de remplir le pulvé et les autres chauffeurs arrivent. Deuxième plein… Les sacs de soufre de 25 Kg me cassent le dos et me rappelle que l’application d’un produit phyto n’est jamais anodine à tous les points de vue. Derniers essais, un amorçage de pompe qui traîne et c’est la première prise d’air à trouver, un bol de filtration à resserrer ou un raccord défait, un colmatage soudain, une nouvelle fuite que l’on avait pas vu la veille… La cuve est pleine il faut agir, se secouer trouver la pièce dans nos rangements, bidouiller, remonter, jongler avec la temporalité du scotch américain et le bout de fil de fer bien serré et la pièce d’origine. Ça décolle, ça s’arrête, ça m’appelle, ça dépanne, ça repart…

Parallèlement à tout cela les saisonniers sont là. Une équipe à sept heure, les autres un peu plus tard et je sais que je vais encore passer de longues heures à chercher des personnes pour remplacer celles qui ont décidé hier de partir, parce que, parce que…

On fait le tour… Comme d’habitude quatre à cinq absents sur l’effectif total de trente-cinq personnes actuellement. « Ils vous avaient prévenus ? Ils vont revenir ? Ah vous ne savez pas… » On va faire comme s’ils revenaient et demain je m’expliquerais avec eux. Mais ils ont cette année plus que jamais le pouvoir de la rareté.

Les effeuillages avancent, le ciel est avec nous depuis plusieurs jours heureusement car on le sait le mildiou est là, sournois, installé mais désormais freiné fortement par cette véraison qui arrive à grand pas. Alors c’est désormais sur le feuillage qu’il va se venger avec depuis trois à quatre jours une grosse sortie sur les nouvelles feuilles du haut et des échards. « Alex, baisse ta hauteur de rognage et essaye de resserrer aussi un peu en épaisseur on va tenter d’en faire disparaitre 90% de cette manière… »

Puis c’est l’herbe, cette source de biodiversité qu’on ne doit plus toucher, ou si, en la « respectant » plus qu’avant. Les armes autorisées ne sont désormais plus les mêmes. Finies les armes chimiques, bonjour les armes blanches, coupant, sectionnant, déchirant ces adventices qui plus que jamais se réjouissent sous les rangs. Année difficile aussi de ce point de vue, année très favorable à la pousse. Tant de pluie, tant de succession de journées envahies par cette eau du ciel empêchant un travail efficace sous les rangs pour nous qui sommes mieux dimensionnés en volonté d’y arriver qu’en outils et en tractoristes pour le faire… Mais je ne renonce pas, je fais des choix, je retarde ce travail pour accentuer le rognage, appliquer mon cuivre avant la prochaine pluie, ou tondre là où le travail sous les rangs sera nécessaire au plus vite derrière et tant pis si ce sera encore plus compliqué dans quelques jours, je n’ai pas le choix là non plus.

Une cardan qui lâche, un flexible qui se perce, un porte buse emporté dont je n’ai pas le modèle d’avance, un appel à Sylvain de chez Pellenc pour un code inconnu sur le tableau de l’Optimum, une panne d’alternateur et un tractage de fortune, un pulvé qui se couche, une crevaison… la routine…

A chaque fois que le téléphone sonne je me surprends d’emblée à analyser la voix et le bruit derrière la voix :  Est-ce que l’enjambeur tourne ? S’il y a le silence complet c’est pas bon signe, et sa voix ? C’est un « rebelote je suis arrêté » et là je sais qu’il va falloir courir ou c’est juste un « j’ai oublié ma gamelle tu peux me prendre quelque chose quand tu vas t’acheter à manger tout à l’heure ? » Je navigue entre l’anxiété de la catastrophe et le soulagement d’un contrôle de consommation du traitement qui est bon pour le secteur couvert…

La journée avance, j’aiguille les équipes de saisonniers en fonction des urgences du moment et des contraintes des délais de ré-entrée dans les parcelles, quinze secondes au téléphone ou entre deux bureaux pour décider si oui ou non la personne que j’ai enfin réussi à joindre fera l’affaire ou pas pour remplacer les partants… De toute façon je n’ai pas le choix alors rendez-vous demain sept heures pour un essai…

La chaleur monte, les sols durcissent, 17h rendez-vous de chantier pour le cuvier entre l’archi et les différents corps de métier. Souvent je comprends, des fois ils ont l’air de se comprendre, alors ça doit être bon pour ce labo où neuf artisans interviennent et s’attendent les uns les autres. On négocie, on observe, on cherche à voir avant que ça ne soit trop tard… Ça s’éternise et déjà mon esprit s’absente, par secousse brutale je le rattrape le ramenant sur place au milieu du circuit primaire et secondaire de la nouvelle gestion thermique du cuvier… Oui, oui ça condense et ça gène le peintre, ok, ok, ben oui mais j’ai besoin de froid alors va falloir se débrouiller hein…

On se dit au revoir, à demain, plus personne autour des tracteurs, je ferme l’atelier et enlève le cache de la cellule du portail technique assurant son ouverture permanente pour les saisonniers retardataires. La route est longue, interminable avec ces poids qui subitement se chargent sur mes paupières.

Le temps d’arriver et de me faire agresser par ma meute féline que je nourris, ma Lilou est là, vacancière du moment. Elle me parle, me raconte son ennui d’être seule, forcément, mais déjà je l’entends moins bien le coton envahissant ma tête qui penche sur mon épaule gauche… Une fraction de seconde je n’étais plus là, alors je me lève et rampe en haut de l’escalier, m’affale sur le lit et le temps d’un claquement de doigts je disparais dans le néant je reviendrai, je reviendrai… Demain…

Nicolas.

Commentaires(1)


  1. Bonjour

    merci pour vos récits tout d’abord.

    Ensuite, la dureté de ce métier n’est elle pas trop forte ?

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