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J’ai l’ivresse humaine…

29 janvier 2021 | Par Nicolas Lesaint

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Une semaine qui glisse, une de plus qui passe et nous fait avancer vers cette explosion verte qui se déroulera dans quelques mois nous faisant reprendre ce rythme tantôt de marathon tantôt de sprint infernal. J’en veux, j’en aurais…

En attendant cette course, la tombée des bois se fait, elle avance, au rythme elle aussi de l’effectif couplé aux conditions climatiques. Toujours difficile de fidéliser, d’avoir les personnes que l’on souhaite ou qui acceptent, au prix des contrats saisonniers, de travailler contre ou avec les éléments en fonction de comment on voit la chose. Je râle, oui je râle souvent après une catégorie de saisonniers, absents un jour sur deux, ne se présentant pas dès le premier jour du contrat ou disparaissant avec la pluie tel le sucre dans notre tasse de café.

Oui le métier est dur, oui il l’est encore plus en hiver lorsqu’il pleut, qu’il gèle et que le corps ne répond pas bien. J’ai un profond respect pour ce que l’on appelle « les petites mains » du vignoble, celles sans lesquelles nous ne pourrions pas faire ce que nous estimons nécessaire pour élaborer nos vins.

Les gestes, très souvent répétitifs, les mouvements amplifiant trop souvent les pressions sur les lombaires et les disques vertébraux, les canaux carpiens tendinites et autres dégâts du temps sont le quotidiens de ceux qui toute l’année, millésime après millésime sont là. Il y a toujours dans ce groupe d’ouvriers viticoles, un noyau dur, de l’étudiante qui a définitivement renoncée à trouver du travail dans son secteur parce que certainement mal orientée, au chômeur longue durée qui essaie de reprendre goût au travail en espérant à tout instant retrouver un emploi dans son secteur d’origine, en passant par d’autres qui de toute manière sans la moindre qualification ne pourront pas, sauf par leur expérience dans ce domaine, gravir quelques échelons dans notre société concurrentielle… Et puis il y a les autres… Très souvent en souffrance, en naufrage personnel dont on voit rapidement que les à-côtés du travail de toute manière prendront toujours le dessus sur le travail et la régularité de présence que l’on demande. Alors, lors de ces éternelles rencontres dans mon bureau j’ai exactement trente secondes pour décider si j’y vais ou pas… La question n’est désormais plus est ce que cette personne est bien qualifiée pour le travail que je vais lui proposer, mais plutôt est ce que je peux espérer que cette personne reste avec nous un minimum de temps sans que j’ai à gérer des problèmes de présence, de dépendance, d’autorité, de ponctualité, de violence.

« Vous n’avez jamais fait la tombée des bois mais vous avez déjà travaillé en extérieur avez une carrure suffisante pour supporter cette découverte de votre corps ? Alors on y va ». Et le sempiternel : «  Dès que vous intégrez votre équipe, vous prenez le téléphone de votre chef d’équipe et si vous avez un problème vous prévenez. Si vous êtes en retard vous appelez. Si vous savez que vous allez avoir des obligations vous nous le dites. Et je vous demande de respecter l’autorité mise en place ici, vous êtes là pour travailler à notre manière et non pas pour contester au quotidien l’organisation de travail de votre chef d’équipe… »

Oui, voilà bien notre quotidien sur ce sujet.

Comme aider un saisonnier si l’on se rend compte qu’il dort dans sa voiture ? Ou comment adapter ses horaires au maximum de ce que l’on peut faire, comme cette année, lorsque finalement on m’avoue que tous les jours à 17h quoi qu’il arrive ce jeune couple doit passer au local des restaurants du cœur le temps d’avoir sa première paie… Oui c’est ça aussi mon job, tout comme savoir faire la différence entre ces personnes souvent en situation d’échec mais dont on sent que si on les aide elles nous le rendront et ceux qui une fois leurs annuités pôle emploi atteintes préfèrent, et le disent ouvertement, faire « canapé » chez eux…

Oui c’est difficile, oui le job est rémunéré au SMIC, ce n’est pas moi qui fait les lois et les contraintes fiscales de notre pays mais si ce Smic n’était ce qu’il est je ne pense pas que depuis quelques années les espagnols et les italiens se battraient pour venir gonfler nos effectifs.

Ce que je sais c’est que ce mode de travail et cette tranche d’emplois ne trouvent plus assez de monde et est en passe de disparaître au profit d’une mécanisation du vignoble ou de l’utilisation pour le viticulteur des entreprises de prestation. Un peu plus cher pour lui, certainement, pas mieux rémunéré pour le saisonnier j’imagine, mais tellement plus souple et apportant de la sérénité pour un directeur de propriété.

Pour l’instant nous poursuivons notre effort dans cet emploi. Je continue d’être en permanence en recherche de personnes parce que je sais, comme cela s’est produit la semaine dernière, que je peux perdre 3 à 4 personnes d’un coup parce que la pluie est là. Est-ce que je peux accepter que ces personnes-là reviennent une fois que la perturbation est passée ? Non évidemment non, nous ne sommes pas un self-service de l’emploi favorisant ceux n’aimant pas la pluie au détriment de ceux qui serrent les dents et donnent tout ce qu’ils ont en eux.

Un seul élément mal intentionné peut vous mettre un bordel innommable en très peu de temps dans l’entreprise, ça je l’ai parfaitement compris. Il est dès lors indispensable de rester carré et serein face à cette situation et des personnes souvent beaucoup plus spécialisées que moi dans le droit du travail et les failles d’un système qui ne favorise pas assez ceux qui veulent travailler.

Alors certains me disent râleur et méprisant sur cet aspect de notre profession, c’est décidemment bien mal me connaître. Je ne suis certainement pas le meilleur et je fais avec les moyens dont je dispose essayant bien souvent de compenser des niveaux de rémunérations définies par notre administration par une souplesse et une compréhension censée aider à venir travailler malgré tout avec le sourire aux lèvres.

Des baffes je m’en suis pris et je sais que je continuerai à m’en prendre car ayant cette reconnaissance de l’effort et de la difficulté du travail manuel je me refuse à devenir spécifique dans mes sélections de profils de travailleurs et ultra autoritaire voire con pour imposer un ordre qui serait régi par la terreur. Alors certains en profitent, oui, peut-être… Jusqu’au jour où ils ne le pourront plus…

Certains saisonniers ne restent pas au-delà de la période d’essai, c’est certain, lorsqu’on me dit droit dans les yeux que non « je ne peux pas m’engager à venir s’il pleut trop » je ne cherche plus à me battre car j’ai cette obligation vis-à-vis de ceux qui sont là et fiers de l’être avancent avec les yeux brillants.

La part humaine assis dans son fauteuil au coin du feu de cheminée à ruminer des grandes théories humanistes devrait toujours se confronter à la réalité du terrain et j’engage tous ceux qui dénoncent nos discours face à ces difficultés à venir gérer cet humain qui peut certes être extraordinaire de nombreuses fois mais aussi destructeur de notre équilibre intellectuel.

Ses erreurs on les paie au centuple entre menaces physiques, violences, coups, séjour aux prud’hommes pendant des années pour finir blanchi, mais elles nous renforcent dans nos convictions humanistes du vin.

Le vin est raisin, il est terroir et technicité, il est philosophie et économie mais il est et sera toujours avant tout humain et humaniste alliant la part de l’homme qui cultive la vigne à celui qui rime au coin du feu à l’aide d’un verre Zalto, Spieglau, Riedel ou à moutarde.

Peu m’importe le contenant, je sais que j’ai l’ivresse humaine.

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